LIVRE I, CHAP. IX
servoient avec autant d adriesse que de zèle. Ambroise, de son côté , ménageoit si adroitement les maîtresses , qu'elles étoient Tune et Tautre très contentes de lui. Jamais afîaire n'a été mieux conduite. Elvire découvroit son cœur à son amie , et son amie lui cachoit le sien avec toute la dissimulation que la conjoncture exigeoit d'elle. Ces rivales avoient chacune leur cache dans le jardin. Les billets alloient et venoient ; c'étoit une poste galante et parfaitement bien réglée. Quand ils en se* roient deïneurés-là , n'auroient-ils pas eu lieu d'être contents d'une vie si agréable ? Mais si l'amour s'arrêtoit lorsqu'il est en si beau chemin , il cesseroit d'être l'amour. Les mêmes plaisirs l'ennuient; il en veut toujours de nouveaux. L'Espagnole trop passionnée voulut ^es entretiens , et somma par un billet don Jaymé de se rendre à minuit aux fenêtres de la gsjerie d'en bas , dont Clarice s'étoit chargée d'avoir une clef. Quoique la belle Maure n'approuvât guère ce rendezvous nocturne , elle n'eut pas la force de s'y opposer. Âmbroise logeoit chez le jardinier, au fond du jar* din , dans une maison dont la porte, par ordre de don Louis, se fermoit à l'entrée de la nuit, et ne s\)uvroit que le matin à l'heure qu'il falloit aller au travail. Cette difficulté n'embarrassa point le cavalier, qui eut bientôt fait une échelle de cordes pour descendre de sa chambre dans le jardin, et pour y monter. Il fit réponse aux dames, eX les assura que dès la nuit prochaine il se trouveroit au lieu marqué. Avec quelle impatienee n'attendirent-e)leg pas ce moment! et quand il fut arrivé , quelle satisfaction pour elles de pouvoir entretenir en liberté l^ur cher Ambroise! Elvire sur-
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tout laissoit éclater la sienne sans modération, et celle de son amie , pour être secrète , n'en étoit pas moins vive. Les fenêtres de la galerie éCoient basses , et Ton pouvoit aisément passer le bras entre les gros barreaux de fer qui les grilloient : l'amoureuse Espagnole, que' l'obscurité de la nuit rendoit encore plus hardie , avançoitpar là ses mains pour se les faire baiser; ce qui faisoit grand mal au cœUr à Daraxa. Ozmin , qui connois* soit la délicatesse des femmes de son pays sur cette matière , pour consoler cette dame de la nécessité où elle étoit de souffrir ces petites libertés , lui donnoit à la dérobée toutes les marques de tendresse qu'il pouvoit; de sorte que c'étoit pour la tendre Maure un peu de bien et beaucoup de mal.: malgré la possession du cœur de son amant, elle se croyoit fort à plaindre. Elle n'avoit que des plaisirs mêlés; au lieu que son aimie, sans être aimée, goûtoit des plaisirs purs. La première, ne connoissant pas son bonheur, étoit malheureuse; et l'autre , ignorant son malheur , étoit parfaitement heu- ' reuse.
Ils se séparèrent enfin ^ après deux heures de conversation. Ambroise regagna sa chambre , et les dames se retirèrent différemment affectées de cette entrevue : si la fille de don Louis en désiroit avec ardeur une seconde, il n'en était pas de même de.Daraxa. Elle avoit vu sa rivale montrer si peu de retenue dans ce premier entretien, qu'elle avoit raison de -craindre que dans la suite cette amante emportée nç poussât les choses encore plus loin ; de manière qu'elle ne put se défendre d'écrire là-dessus à Ozmin. Elle lui manda qu'elle ne souhaitoit plus de lui parler la nuit; que ce plaisir lui