‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 57 sur 328 · LIVRE I, CHAP. iX · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. iX

coûtoit trop. Le fidèle Maure , qui auroit mieux aimé mourir que de justifier les alarmes de sa maîtresse , éluda , sous divers prétextes , les nouveaux rendezvous qui lui furent proposés de la part d'Elvire , qui dans le fond étoit trop aimable pour qu'elle l'agaçât toujours infructueusement.

Cependant les maçons achevèrent leur ouvrage , et don Louis, ayant Tesprit en repos de ce c6té-Ià, permit aux dames de se promener librement dans le jardin. Un jour que don Rodrigue étoit avec elles dans un cabinet de verdure , sa sœur, qui ne gardoit pas de grandes mesures avec lui , et qui vouloit l'accoutumer à la voir parler à Ambroise , appela ce jardinier qui passoit , et lui ordonna de leur aller cueillir des fleurs. Il obéit, et leur en apporta plein une corbeille. Dona Elvire, pour Tarrêter, lui fit des questions sur les ennuis qu'il avoit soufferts dans sa prison de Grenade : ce qui donna envie à don Rodrigue de prier Daraxa de s'entretenir un peu en maure avec lui, pour Voir s'il entendoit bien cette langue. La belk Maure accorda volontiers cette satisfaction au fils de don Louis , et lui dit que pour un Espagnol , ce garçon ne la parloit point mal.

Don Rodrigue, qui s'étoit déjà plus d'une fois amusé à discourir avec Ambroise , lui avoit trouvé beaucoup d'esprit, quoiqu'Ozmin eût affecté de ne lui en laisser guère paroître; et le jugeant fort propre à le servir auprès de la belle étrangère, résolut de le choisir pour son confident. Dans ce dessein , il étoit le premier à l'appeler sans eh demander permission aux dames. Il le faisoit entrer dans leurs entretiens , et

Guzman. 9

i3o GUZMAN D'ALFARACHE.

Tengageoit souvent à parler maure avec Daraxa. Par ce moyen, l'heureux Ambroise, devenu bientôt familier avec son jeune maître , ne le voyoit pas sitôt dans le jardin avec les dames , qu'il couroit les joindre sans façon; et quand il y manquoit, Elvire se donnoit la peine de l'aller chercher elle-même, et ne revenoit point sans lui. Don Rodrigue, qui n'a voit que ses propres affaires en tête, ne prenoit pas seulement garde à ces petits écarts , étant d'ailleurs bien éloigné de penser que sa sœur fût capable d'aimer un domestique. Mais si Elvire ne regardoit que don Jaymé dans Ambroise , Daraxa ne voyoit qu'Ozmin dans don Jaymé ; et cette jalouse Maure souffroit impatiemment tous les témoignages de l'amoureuse fureur qui dominoit son amie.

Tandis que ces choses se passoient chee don Louis, le jeune don Alonse de Zuniga , plus amoureux que jamais, et guéri de sa blessure, commençoit à sortir. Il avoit appris avec douleur que sd maîtresse étoit , par ordre de la reine , entre les mains du marquis de Padilla, tant par rapport à Ta version qu'il avoit naturellement pour don Rodrigue , qu'à cause de la jaloysie qui régnoit depuis long-temps entre leurs maisons. Il sentoit pourtant qu'il falloit pour son repos qu'il reçût des nouvelles de sa dame , et qu'il la vît même , s'il étoit possible. Pour y parvenir, il mit en campagne de très habiles gens, qui trouvèrent moyen de gagner une femme de dona Elvire , pour certaine somme qui lui fut payée d'avance. Cette soubrette obligeante étoit cette même Clarice dont j'ai fait mention, fille née pour les intrigues d'amour , et fort propre à faire prospérer

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