‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 58 sur 328 · LIVRE I, CHAP. IX, i3i · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. IX, i3i

les affaires des amants. Don Alonse, pour son argent, ne lui demandoit qu'un service; c'étoit de lui procurer par quelque stratagème le plaisir de parler à Daraxa. Clarice lui promit des merveilles; et, sans que cela fut nécessaire , elle lui fit confidence des amours d'Elvire avec don Jaymé Vivè^, qui de seigneur aragonois s'étoit fait jardinier par un excès de passion pour elle.

Cette histoire, que don Alonse écouta de toutes ses oreilles, Tétonna : il en voulut savoir toutes les circon* stances. Clarice les lui apprit , à la réserve de celles qu'elle ignoroit. Ainsi elle ne put lui dire U part que la belle Maure avoità cette aventure. Zuniga cherçhoit en vain dans son esprit quel homme c'étoit que ce don Jaymé Vives , dont il n'avoit jamais entendu parler k la cour non plus qu'à l'armée. Il souhaitoit de le connoitre , pour agir de concert avec lui et faire la partie carrée, puisqu'ils avoient tous deux leurs maîtresses dans la même maison. Cette pensée fut la cause d'une infinité d'autres. II se reprochoit de n'avoir pas autant d'adresse que don Jaymé, pour s'introduire aussi chez don Louis sous quelque forme qui pût lui donner occasion d'entretenir quelquefois Daraxa. Il s'échauffoit sur cela l'imagination, et rouloit dans sa tête mille desseins qui le divertissoient.

Revenons à nos dames. La fille du marquis de Padilla, persuadée qu'on ne s'aimoitpas pour nourrir son amour d'étemels soupirs , et qu'il y avoit un terme à toutes les choses du monde, prit la résolution de s'unir avec son pher don Jaymé , qui lui paroissoit si digne de la posséder; mais elle sentoit quelque peine à faire ellemême tette proposition : c'étœt une démarché qui blès-

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soit trop la bienséance pour la hasarder. Elle fit réflexion qu'il valoit mieux se servii* pour cela de lentremise de son amie , dont elle se croyoit assez aimée pour attendre d'elle un pareil service. Elle s'adressa donc à la belle Maure, et la pria, dans les termes les plus forts, de vouloir bien se charger de la commission.

Daraxa ne put apprendre qu'Elvire avoit dessein de se faire enlever , et méditoit un mariage clandestin , sans être violemment émue : néanmoins, aJétant remise de son trouble , elle dit à son amie : Je suis disposée à faire ce que vous souhaitez ; mais avant que je parle à don Jaymé, je ne puis, sans trahir notre amitié, me dispenser de vous demander si vous avez fait toutes vos réflexions sur ce que vous osez entreprendre? Non, non, ajouta-t-elle, vous n'avez pas songé sans doute à tous les malheurs où vous allez vous jeter : souffrez que je vous représente ce que vous devez à votre famille et à vous-même. Vous voulez vous livrer à un homme dont vous ne connoissez ni le bien ni la naissance. Pouvezvous prudemment vous y fier jusqu'à lui faire des avances qui ne conviennent point du tout à une fille de qualité? et si par malheur, ce qui n'est pas impossible, elles n'étoient pas reçues de la façon que vous le désirez , quelle honte et quels regrets ne suivroient point cette démarche indiscrète ?

Quoique ces remontrances fussent très judicieuses, la fille de don Louis ne les écouta qu'avec chagrin; et ne pouvant les combattre par de bonnes raisons , elle répondit en fille qui avoit pris son parti, que l'excès de son amour ne lui permettoit pas de suivre d'autres conseils que ceux de son cœur. Quand Daraxa eut perdu

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