‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 59 sur 328 · LIVRE I, CHAP. IX. l · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. IX. l

toute espérance de la détourner de son dessein , elle cessa de la contredire, et lui promit que dès cette nuitlà même e^e feroit à don Jaymé la proposition dont il s'agissoit. Mais ce qui embarrassa un peu la belle Maure, c'est qu'Elvire, soit par défiance, soit pour juger par elle-même des sentiments de l'objet aimé, dit qu'elle vouloit, à l'insçu de ce cavalier, se tenir cachée derrière un rideau pour entendre cet entretien. Il ne fut donc plus question que d'avertir Ambroise de se trouver à minuit aux fenêtres de la galerie d'en bas ; ce que les dames firent par une lettre qu'elles lui écrivirent en commun , et par laquelle on lui manda qu'on avoit des choses de la dernière conséquence à lui communiquer. Il ne manqua pas dç s'y rendre à ITieure marc[uée, et il fut assez surpris de ne point voir là Elvire. Seigneur don Jaymé , lui dit Daraxa , j'ai d'abord une mauvaise nouvelle à vous annoncer , c'est que je suis seule ici : votre maîtresse veut que j'aie avec vous une conversation particulière d'où dépendent votre bonheur et le sien. En parlant tie cette sorte , la fine Maure glissa une de ses mains entre les barreaux, et serra fortement une de celles du cavalier, qui, comprit aussitôt que ce rendez -vous n'étoit pas sans mystère : peu s'en fallut même, tant il avoit la pénétration vive, qu'il ne devinât ce que c'étoit; et dès que Daraxa eut entamé la proposition délicate qu'elle avoit à lui faire , il ne vit que trop de quoi il s'agissoit : mais, loin d'en être embarrassé , il ne fit que tourner en plaisanterie tout ce qui lui fut proposé. La belle Maure eut beau lui protester qu'elle parloit sérieusement , et le presser de répondre de même , il ne quitta point le ton railleur.

i34 GUZMAN D'ALFARACHE.

Ainsi se termina cette entrevue à la satisfaction de Daraxa, qui auroit été fâchée qu|elle eût fini d'une autre manière , et qui , croyant avoir fait ton devoir , s'atte^doit à des remercîments de la part de son amie; mais Elvire auroit été plutôt capable de lui faire des reproches. Dans sa mauvaise humeur, elle imputoit à cette Maure toutes les railleries de don Jaymé ; d'où concluant qu'en amour il y avoit de l'imprudence à se servir de procureur quand on pouvoit faire ses affaires soi-même, elle résolut de rie se fier désormais à personne, et de tout mettre en usage pour engager Vives à renlever.

Elle n'en fît pourtant pas plus mauvaise mine à Baraxâ lé lendemain. Elles se revirent comme à l'ordinaire, sâtis toutefois entrer dans aucun éclaircissement, sans se dire un seul mot sur ce qui s'étoit passé. Le soir elles se promenèrent ensemble , dissimulant toutes deux, et chacune occupée de ses intérêts. Il arriva dans cette promenade une aventure qui^ut de grandes suites, comme vous allez l'entendre.

J'ai déjà dît* que don Rodrigue avoit jeté les yeux sur Ambroise pour en faire son confident auprès de Daraxa, qui, jusqu'à ce jour, n'avoit payé que d'indifféretice l'amour que ee seigneur espagnol avoit pour elle. Cela ne le rcbutoit point , grâce à la froideur de son températtierit : incapable d'aimer avec violence , il voyoit presque sans chagrin lé peu de progrès qu'il faisoit dans le coeur de la belle Maure , ou bien il s^en <;onsoloit par lé plaisir de voir et d'entretenir cette dame quand il vouloit ; avantage qu'il avoit sur ses rivaux, et qui lui tenoit lieu du bonheur d'être le galant

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