‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 60 sur 328 · LIVRE I, CHAP. IX. l · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. IX. l

chéri. Comme il ne lui avoit encore fait connoître ses sentiments que par des soins peu empressés, et s'étant aperçu qu'elle se plaisoit à parler maure avec Âmbroise, il s'avisa de charger ce jardinier de lui faire , de sa part, une déclaration d'an^our en cistte langue. Ambroise accepta la commission, en promettant à son jeune maître de s'en acquitter avec tout le zèle imaginable , la première fois que l'occasion s'en présent^roit. Elle s'offrit dès ce jour-là même.

Les dames, après quelques tours d'allées, entrèrent dans le cabinet de verdure oii elles avoient coutume de s'arrêter pour se reposer. Ambroise arriva portant une corbeille de fleurs. Don Rodrigue lui ordonna d'en faire des bouquets , et fit signe en même temps à dona Elvire de le suivre , comme s'il eût eu quelque chose de particulier à lui dire. Le frère et la sœur sortirent du cabinet , ou Ozmin , se voyant seul avec sa maîtresse , se préparoit à lui parler d'un ton plaisant de la passion de don Rodrigue; mais il la trouva si triste, qu'il en fut étonné. Qu'avez-vous donc, madame? lui dit «^ il d'un air attendri. Quoi! lorsque je m'apprête à vous divertir en jouant avec vous un personnage peu différent de celui que vous avez fait cette nuit au rendez-vous , je vous vois dans un accablement mortel ! Daraxa ne lui répondit que par un soupir^ ce qui redoubla l'étonnement du cavalier et lui causa de l'inquiétude. Parlez, ajouta-t-il , parlez , Daraxa, si vous ne voulez me désespérer. Que me présagent votre silence et ce soupir qui vient de vous échapper? Ils semblent m'annoncer plus de malheurs que je n'en ai à oraindre. La belle Maure enfin lui répondit que la

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bizarrerie de leur fortune, et les traverses qu'ils avoient Tun et l'autre à essuyer tous les jours, étoient la cause de cette tristesse où il la voyoit plongée.

Il essaya de la consoler , en lui représentajit qu'elle ne devoit point manquer de courage après avoir jusque-là soutenu leurs disgrâces avec fermeté; que véritablement il étoit bien mortifié d'être réduit à payer de quelque complaisance la tendresse aveugle qu'Elvire avoit pour lui. 11 n'eut pas achevé ces derniers mots que la belle Maure fondit en pleurs, et lui dit. d'une voix entrecoupée de sanglots : Eh! c'est cela seul qui ébranle ma constance qui est à l'épreuve des autres persécutions. Quel supplice pour un coeur tendre et délicat d'être incessamment en butte à tout ce qui peut le. déchirer! Hélas! je suis peut-être même à la veille de me reprocher d'avoir eu trop dé confiance dans votre fidélité.

L'ai-je bien entendu , reprit Ozmin avec un vif sentiment de douleur ? Vous me croyez capable d'aimer une autre que vous ! Ah ! Daraxa , pouvez - vous me faire cette injustice , vous qui connoissez mon cœur ! vous qui savez que je me pique de quelque vertu, et surtout d'être ennemi de la trahison! Je veux croire, repartit la dame en essuyant ses larmes, que j'ai tort de m'aiiarmer; mais je vous aime, Ozmin, et je ne puis me souvenir tranquillement des complaisances que vous avez eues pour la fille de don Louis; vous ne les auriez tras poussées si loin si elles vous eussent autant coûté q^'à moi. Quand je pense à l'effet qu'elles ont produit, je fais mille réflexions qui me donnent la mort. Elvire espère plus que jamais qu'elle vaincra par son opiniâtreté

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