LIVRE I, CHAP. IX. lîj
votre résistance. Qui me répondra que vous ne .vous laisserez pa$ à la fin toucher de l'excès de sa passion ? Moi ! s'écria le seigneur maure avec transport; fiez- vous
à l'assurance que je vous Il fut interrompu en cet
endroit par Elvire , qui rentra tout à coup dans le cabinet avec précipitation , et son frère y revint un moment après elle.
Ozmin ne les attendoit pas sitôt; il avoit compté que don Rodrigue amuserott plus long-temps sa sœur, sous prétexte d'avoir à lui parler de quelque affaire sérieuse. Le fils de don Louis avoit effectivement eu ce dessein^ mais il n'avoit pu retenir dona Elvire , qui s'étoit brusquement échappée de ses mains pour aller troubler la conversation de Daraxa et de don Jaymé. Il se passa entre ces quatre personnes une scène muette qui leur fit penser bien des choses. Don Rodrigue et sa sœur s'aperçurent que la dame maure étoit fort émue : il leur parut même qu'elle avoit répandu des pleurs, et chacun fit sur cela ses réflexions. Pour Ozmin , comme il n'avoit plus rien à faire dans ce cabinet, et qu'il n'y représentoit qu'Ambroise, il lui fut facile en se retirant, de sortir d'embarras.
Don Rodrigue le suivit aussitôt; et plein d'impatience d'apprendre ce qui s'étoit passé entre ce jardinier et Daraxa, qu'il commença de soupçonner d'être d'intelligence ensemble, il lui demanda s'il s'étoit ai^quitté de sa commission , et s'il avoit de bonnes nouvelles à lui annoncer. Seigneur, lui répondit Ambroise, vous m'avez laissé si peu de temps pour entretenir la dame maure , qu'il ne m'a pas. été possible de vous rendre de grands services. Je conviens, reprit le fils de don Louis, que vous n'ayez pas eu avec elle une longue conversation ;
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maisâl faut que vous en ayez bien mis à profit tous les moments, puisque j'ai trouvé Daraxa fort agitée de vos discours : je suis même persuadé que vous lui avez fait verser des pleurs. Ces pleurs , repartit le faux jardinier, pourroient être le fruit amer de la libellé que j'ai prise de lui parler de votre passion , qui peut-être n'est pas de son goût.
N'avez-vous pas de meilleures raisons à me dire que celles-là? s'écria don Rodrigue. Non, seigneur, ditÀmbroise; j'ajouterai seulement que cette dame peut avoir déjà le cœur engagé. Une fille qui a été élevée dans une cour aussi galante que celle de Grenade, pourroit fort bien être devenue sensible aux soupirs de quelques seigneurs de ce pays-là. Je le pense comme vous , répliqua brusquement le jaloux don Rodrigue ; et de plus, je crois que vous êtes ici moins pour me servir que pour faire plaisir à cet heureux rival. Vous ne me rendez pas justice , repartit le jardinier ; vous m'outragez en me soupçonnant d'être capable de vous trahir pour un infidèle. Infidèle ou chrétien , interrompit le fils de don Louis avec précipitation, vous m'êtes suspect; vous en savez un peu trop pour un jardinier; et quand je me rappelle tous vos petits entretiens maures, ceia ne bannit point ma défiance : mais prenez -y garde ^ poursuivit-il d'uii ton menaçant; vous êtes dans une maison où les friponneiies ne demeurent pas long- temps cachées. En achevant ces mots , il retourna au cabinet, où les dames gardoient encore un profond silence. Dès qu'elles le virent arriver , elles se levèrent et se retirèrent dans leurs appartements, pour y rêver en liberté à leurs affaires, chacune eh son particulier.
Don Rodrigue, qui n'avoit alors guère d'envie d'entrer