‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 73 sur 328 · LIVRE I, CHAP. IX. ï · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. IX. ï

contrant à son retour du palais , où il avoit passé toute la matinée, elle lança sur lui un regard furieux, et lui dit avec un transport qui marquoit bien le désordre de son âme : Barbare, êtes-vous satisfait de votre ouvrage? D'injustes et lâches juges n'ont pas eu honte de servir votre ressentiment aux dépens de l'innocence ; mais ne croyez pas verser impunément le sang du cavalier que votre crédit opprime : c'est mon amant, c'est mon époux , c'est un parent du roi de Grenade , et non un galant de votre fille : un homme tel que lui n'est pas fait pour elle. Votre tête me répondra de la sienne. Il trouvera des vengeurs parmi ses parents ou parmi les miens; ou si vous échappez à leurs coups, moi-même je vous percerai le cœur,

A ces emportements , qui ne faisoient que trop connoître l'intérêt que Daraxa prenoit à la vie du prisonnier, don Louis demeura tout interdit. Il ne savoit quelle réponse faire à la dame, tant il étoit plein de trouble et de confusion. Il lui dit pourtant qu'elle avoit tort de ne l'avoir pas plus tôt averti de la qualité du faux Ambroise , contre lequel» il ne désavouoit point qu'il eût sollicité , s'imaginant qu'il avoit déshonoré sa maison. La belle Maure alloit lui déclarer que ce n'étoit pas la faute d'Ozmin si Elvire avoit conçu pour lui un fol amour; mais, dans ce moment, un domestique vint dire tout bas, au marquis qu'il y avoit à la porte des équipages et un grand nombre de Maures qui demandoient à parler à Daraxa. Don Louis, à cette nouvelle, parut un peu embarrassé. Il pria la dame de lui permettre de la quitter pour un instant. Comme elle u'avoit point entenduce que le domestique avoit dit

i64 GUZMAN D'ALFARACHE.

tout bas, et qu'elle vouloit tout savoir, dans l'inquiétude qui l'agitoit, elle suivit le marquis , et entra dans une salle où , par une jalousie , elle aperçut dans la rue des Maures de sa connoissance , pour la plupart serviteurs de son père. Leur vue enchanta d'abord ses ennuis; la joie s'empara de son cœur, surtout quai^d un officier de son père se présenta devant elle, conduit par don I^uis.

L'officier^ après avoir rendu ses devoirs à cette dame, lui annonça la prise de la ville de Grenade, et la fin de la guerre. Il lui apprit en même temps que son père ayant obtenu de leurs majestés catholiques la permission, de la rappeler, il lui envoyoit un équipage et une suite de gens convenable à une personne de sa naissance ; qu'il ,ne doutoit pas qu'elle ne fût déjà informée de tout cela par le courrier que la reine a voit dépêché au marquis de Padilla, et par les lettres qu'elle devoit avoir reçues. Ce fut un nouveau sujet de confusion pour ce seigneur de se voir obligé de faire des excuses à Daraxa, de ne les lui avoir pas encore remises.

La joie de la belle Maure ne dura qu'autant de temps que l'on en mit à lui dire des nouvelles de son père. Le souvenir d'Ozmin et du danger où il se trouvoit vint bientôt renouveler sa douleur. Cette amante affligée chargea l'officier et Orviedo,- dont il étoit accompagné, d^aller demander de sa part une audience publique aux juges qui s'étoient assemblés de nouveau pour délibérer sur un avis qu'ils avoient eu. On leur étoit venu dire que la maison de don Alonse se remplissoit de cavaliers, qui arri voient de la campagne pour le seconder dans le dessein qu'il avoit de sauver son

Page 1