‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 74 sur 328 · LIVRE I, CHAP. IX. l · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. IX. l

ami; de sorte que les juges, pour prévenir cette entreprise , s'étoient déjà comme résolus à faire mourir le coupable cette nuit-là dans la prison.

Ils furent assez surpris de la demande de Daraxa. Il n'y aVoit pas d'exemple qu'une femme se fût encore avisée de venir en cérémonie parler publiquement à des juges , et ils ne savoient à quoi se déterminer : les plus vieux ne jugeoient point à propos qu'on écoutât la belle Maure; mais les jeunes étoient d'un avis contraire. Ija curiosité de savoir ce qu'elle avoit à leur dire , la considération qu'ils avoient pour une dame que la reine aimoit, et, plus que tout le reste, le plaisir de la voir; ces trois choses prévalurent ; et l'on décida que sur les six heures du soir on lui donneroit audience. Daraxa , qui avoit craint qu'on ne la lui refusât, augura bien de ce qu'on la lui accordoit. Elle envoya aussitôt Orviedo avertir don Alonse de la démarche qu'elle vouloit faire , et le prier de l'accompagner au palais, s'il étoit en état de lu! faire ce plaisir. Zuniga, charmé de l'honneur que lui faisoit sa chère Maure de le choisir pour son écuyer, n'eut garde de le cédera un autre; et, tout incommodé qu'il étoit, il ne songea qu'à se préparer à cette cavalcade. Il n'eut pas à chercher bien loin les cavaliers qu'il y vouloit employer , puisqu'ils étoient chez lui , pour la plupart tout disposés à le suivre partout où il auroit envie de les conduire. Il les mena , sur les cinq heures , à la maison de don Louis, lequel voyant à sa porte plus de deux cents cavaliers qui venoient chercher Daraxa, dont il n'ignoroit pas le dessein , alla trouver cette dame, et 5'offrit à l'accompagner; mais elle le remer-

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cia en lui disant qu'elle étoit bien aise de lui épargner la mortification de la voir solliciter pour un homme contre lequel il s'étoit déclaré si ouvertement , ou , pour mieux dire , dont il étoit la partie.

Le marquis^ piqué jusqu'au vif de ce refus, se seroit volontiers opposé à la résolution de la dame , ou du moins l'auroit rendue inutile, s'il en eût eu le temps et le pouvoir; mais il étoit trop tard pour y mettre obstacle. Il fut donc obligé de dévorer ses chagrins , qui ne laissoient pas d'être peints sur son visage , quelques efforts qu'il fît pour les cacher. Enfin Daraxa sortit de chez ce seigneur sans s'embarrasser des déplaisirs dont il étoit la proie. Elle trouva don Alonse qui l'attendoit à pied à la porte , avec les plus considérables cavaliers de sa troupe , pour lui faire compliment ; elle s'efforça de leur montrer quelque joie , malgré la profonde tristesse où son âme étoit ensevelie. Elle assura don Alonse qu'elle n'oublieroit jamais l'obligation qu'elle lui avoit ; à quoi Zuniga répondit , en homme amoureux et poli , qu'il ne pouvoit assez la remercier de ce qu'elle vouloit bien se servir de lui et de ses amis pour la conduire au palais, où elle alloit s'immortaliser par une action héroïque. Ce cavalier, de même que les autres, croyoit pieusement que la belle Maure ne s'intéressoit pour le prisonnier que par amitié pour dona Elvire ; de manière qu'il admiroit la générosité de cette démarche.

Après ces compliments , on vit Daraxa monter à cheval avec sa grâce ordinaire. Don Alonse et ceux qui avoient mis pied à terre en firent autant , et la cavalcade commença aussitôt à défiler. Quatre cents Maures

bien montés et bien équipés marchoient les premiers , ayant à leur tête Orviedo et rofficier dont j'ai parlé; la dame les suivoit immédiatement entre don Alonse et don Diego de Castro ; et toute la noblesse venoit ensuite six à six en fort bon ordie. Quoiqu'on eût employé fort peu de temps à préparer cette cavalcade , cela n'empêcha pas que le bruit n'en courût par toute la ville. Le peuple , aussi curieux de voir passer la belle Maure que d'apprendre ce qu'elle alloit faire au palais , se répandit à grands flots dans les rues pour se trouver sur son passage. Elle avoit un habit magnifique à la maure , et elle n'avoit rien négligé de tout ce qui pouvoit relever sa beauté dans une occasion si importante. Tous les spectateurs en furent éblouis; mais ce qui les surprenoit davantage , c'étoit la grâce et la facilité qu'elle montroit à manier son cheval ; ce qui n'étoit pas ordinaire aux dames d'Espagne.

La cavalcade étant arrivée à la place qui est devant le palais, don Alonse rangea ses cavaliers tout autour, et les juges envoyèrent recevoir la belle Maure par deux huissiers, qui la conduisirent j usqu'à la porte de la première salle, où deux magistrats qui l'atteridoient lui firent tous les honneurs qu'ils auroient pu faire à une princesse , et la menèrent à l'audience. Don Alonse et tous les principaux cavaliers qui a voient mis pied à terre en même temps que Daraxa, la suivirent, et entrèrent aussi dans la salle oh les juges étoient assemblés; ce qui surprit un peu ceux-ci, et leur causa quelque inquiétude. Néainmoins, faisant bonne contenance, ils parurent donner toute leur attention à la dame maure, qui charma tout le monde par l'air libre et majestueux

dont elle se présenta devant le tribunal de ta justice. On lui avoit préparé un fauteuil avec un carreau et un tapis de pied. Elle s'assit; et après avoir attaché sa vue pendant quelques moments sur les juges, elle éleva la voix, et fit entendre «^s paroles :

(c Messieurs, il n'y a qu'une raison aussi forte que celle qui m'amène ici qui puisse justifier la démarche que je fais. Je sais les règles que la bienséance prescrit aux personnes de mon sexe ; mais il y a des occasions où l'on doit passer par-dessus ces règles : telle est la conjoncture où je me trouve. Je viens, messieurs, implorer votre justice contre vous-mêmes. On prétend exécuter demain une sentence de mort que vous avez rendue aujourd'hui contre un homme qui a repoussé la force par la force. Des assassins vouloient lui oter la vie , il s'est défendu ; voilà tout son crime. C'est un fait constant. J'en ai moi-même été témoin , ainsi que dona Ëlvire , et deux femmes qui étoient avec nous dans le bois. Quoi! deux paysans viendront traîtreusement attaquer par-derrière, et assommer de coups de bâton deux cavaliers qui ne songent point à eux, et il ne sera pas permis à ces cavaliers de chercher à se garantir par leur cqurage du sort funeste qu'on leur prépare? Quand le fils du bailli, avec deux autres armés comme lui de longues épées, est venu fondre sur deux hommes qui n'a voient que de simples bâtons , quels <îrimes ont commis ces derniers en se mettant en défense contre ces scélérats? Qui d'entre vous, messieurs, se trouvant dans le même danger, ne feroit pas tous ses ^efforts pour tuer son ennemi, s'il ne voyoit pas d'autre moyen de conserver sa vie? Mais pourquoi m'étendre là-dessus?

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