‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 91 sur 328 · LIVRE II, CHAP. III · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. III

. Cela fut cause que je plaçai nos longes, nos faisans et nos perdrix de manière que, les croyant hors d'insulte, j'allai me recoucher ; mais je ne pus fermer l'œil*. Outre que je me sentois incommodé de ma . chute , l'image de ma maîtresse s'offroit à mon esprit à chaque instant; je m'imaginois aw>ir encore devant les.*yeux sa peau basanée. L'effroyable créature qu'une pareille femme toute nue! Enfin, le jour étant venu chasser les ombres d'une si désagréable nuitf et devant être, par ordre de mon maître, de grand matin à la cuisine, je me levai et m'habillai pour m'j rendre. D'abord que j'y fus. arrivé , le cuisinier me demanda des nouvelles de sa fçmme et de sa maison. Je lui dis que Ut.seiiora se portoit à merveille, et que tout étoit chez lui en bon ordre. Je ne jugeai point à propos de lui parler du démêlé des matous, de peur qu'il ne s'avisât de m'imputer la triste destinée (hi levraut, et de punir ma négligence, . C'étoit un beau tableau à voir que les préparatifs qui se faisoient à l'hôtel pour régaler le prince qu'on y attendoit, et les divers mouvements, tant des gens «occupés dans la cuisine, que de ceux qui alitant et - venoienL II n'y avoit qu'à demander tout ce qu'on souhaitoit pour l'avoir; et c'est ce que tout le monde faisoit fort Ubremeht. C'étoit une dissipation de biens qu'on ne peut exprimer; les provisions fondoient, pour ainsi dire, à vue d'oeil. L'un disoit : Donnez -moi du sucre pour les tourtes, et l'autre crioit : A moi pour .les tourtes , du sucre*; et ainsi du reste. Il ne falloit seulement que changer un peu la façon de demander . quelque chose pour l'obtenir deux ou trois fois. Nous appelions ces grands repas des jubilés, comme si nous

igS GUZMAN D'ALFARACHE.

eussions cru gagner des indulgences en volant le seigneur dont nous mangions le pain. Il est constant que la rivière débordoit alors de tous côtés, et que les poisson^ nageoient e,n grande eau. Pour moi , petit épervier, j'attendois pour jouer de la griffe que les gros milans eussent leurs serres pleines. Je sentis pourtant une si forte dëihâtigeaison dans les mains, que je ne pus me défendre de les mettre dans un panier d'œufs, et d'en glisser doucement danà ma poche une demidouzaine.

Le malheur me suivoit encore ce jour-là. Mon maître remarqua cette action , et s'avisant à 'mes dépens de vouloir faire l'honnête homme et le serviteur zélé, pour jeter de k poudrfe auic yeux dé plusieurs domestiques qui étoient présents, il Vint à moi d'un air furieujc , et me renversa par tetre d'un coup de pied. Je tombai justement du côté de la poche où étoient mes œufs , qui se cassèrent tous, et firent une omelette qii'on vit bientôt couler le long dé ma jambe, et qui fournit à la compagnie une ocôasion de ririe. Le cuisinier seul garda son s^ieux , ^ joignant à Taffront qu'il m'avoit fait leS injures et les reproches , il me dit qu'il m'apprendroit à voler dans l'hôtel d'un seigneur tel que celui qu'il servoit. Dans la fureur oii j'étois contre ce traître de cuisinier, je fus tenté de lui Irépohdre que personne eh effet ne pou vioit mieux in'ènseignêr cela que lui, et que ces œufe pour lesquels il me châtloit. Venaient des poules qu'il m'a voit fait porter dans sa maisoli le soir précédent. Mais je retint ma langue , et par là j'évitai de nouveaux coups de pied , qui n'auroient pas manqué d'être le prix d'une réponse si caustique. Belle leçon

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