LIVRE li, CHAP. VI
€Oiiinieiicoi»s un rude combat. Dona Helena et sa suivante entendent le bruit des épées. Elles regardent au travers de leurs jalousies , et voient deux hommes qui sont aux mains. Elles poussent de grands cria , qui obligent don Georges et ses valets à se lever. Us sont bientôt sur pied ^ et ils accourent, de même que plusieurs voisins, pour séparer les combattants. Mais ils arrivèrent trop tard : ils ne trouvèrent sur le champ de bataille qu'un cavalier noyé dans son sang et presque sans vie; et ils reconnurent que j'étois ce cavalier infortuné. On m'emporta chez ma tante, où les plus habiles chirurgiens de la ville furent appelés.
Tout le monde me plaignit , et particulièrqu^ent dona Hekna, qui laissa voir alors le fond de son cœur. Sa dissimulation céda au sentiment. Le croire2-vous? Ce n'étoit plus cette fille qui se faisoit un point d'honneur de paroi tre insensible à mes galanteries; c'étoit une tendre amante qui s'abandoiïnoit sans réserve à sa douleur. Elle passa le reste de la nuit à pleurer avec sa suivante, et à maudire son cousin don Augustin dé Olighera, qu'elles jugeoient devoir être l'auteur de leurs iarmes ; comme en effet c'étoit lui qui avoit si désagréablement interrompu la sérénade. Aussi dissimulé que sa cousine 9 il s'é toit aperçu de mes intentions, sans en rien témoigner; et, s'imaginant qu'elle y répondoit , il avoit fait cette action vigoureuse, pour montrer qu'il étoit nioins endurant qu'on ne le croyoit. lïéanmoins ce triste accident fut peu de temçs après suivi d'tme joie qui le fit oublier. Tout dangereusement blessé que j'étois, l'habileté des ehirurgt^us me tira J'af&irf?. Je gardois encore la chambre, quand ^dona Éléonor,
ma tante, alla trouver don Georges, et lui dçmanda pour moi dona Helena. Il consentit d'autant plu$ volontiers à ce mariage , qu'il regardoit alors don Augustin comme un homme qu'il ne reverroit peut-être jamais. Le bon vieillard appréhendoit que sa fille n'eût, de la répugnance à se donner à moi, à cause que le cousin Olighera avoit eu la liberté de la voir, et tout le loisir de s'en faire aimer; mais elle parut si disposée à obéir en cela à son père, qu'on peut conclure de là qu'en Espagne, ainsi qu'ailleurs, c'est un avantage d'être im nouveau venu auprès des femmes.
Sitôt que je pus avoir une conversation particulière avec Félicia, j'appris jusqu'à quel point sa maître$se avoit été sensible au malheureux succès de mon combat. Si bien que, ne pouvant plus douter que je ne fusse le Paris de mon Hélène ' , je bénissois ma blessure, puisqu'elle, avoit de si heureuses suites pour mon * amour. J'obtins du seigneur don Georges la permission de pgirler à sa fille en présence de la suivante. Que cet entretien fut doux pour moi! Je priai, je pressai telle-
^ Le nom de dona Helena peut amener aans doute cette comparaison, d'ailleurs très peu flatteuse, de Paris et d'Hélène. Dans le fait, Paris fut un lâche; sa belle Hélène pis encore. Pour eUe la Grèce et r Asie luttèrent Tune contre Vautre; un million d'hommes périrent. ' Troie fut brûlée et saccagée ; on n'épargna personne , excepté cette Hélène , cause honteuse de la guerre ,
Teterrima belli
Causa. HoilAr.
Le Sage a déjà mis cette citation d'Hélène dans le premier récit que Fabrice fait à Gil Bl&s. (Livre i, chapitre xvii); maïs Fabrice n'en fait qu'une plaisanterie qui est placée dans son histoire, et qui ne convient pas si bien à une aventure d'un genre tragique et releva comme cdie de CogoUo8« , .