‹ Œuvres de Le SageChapitre 182 sur 321 · LIVRE X, CHAP. VI · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAP. VI

moments embrassé. Il se prêta de bonne grâce à Taccolade, et, sans témoigner le moindre étonnement de me rencontrer, il me dit d'un ton de voix plein de douceur : Dieu soit loué, seigneur de Saptillane, Dieu soit loué du plaisir que j'ai de vous revoir ! En vérité, repris -je, mon cher Raphaël, je prends toute la part possible à votre bonheur : le frère Ambroise m'a raconté l'histoire de votre conversion, et ce récit m'a charmé. Quel avantage pour vous deux, mes amis, de pouvoir vous flatter d'être de ce petit nombre d'élus qui doivent jouir d'une éternelle félicité!

Deux misérables tels que nous, repartit le fils de Lucinde , d'un air qui marquoit beaucoup d'humilité , ne devroient pas concevoir une pareille espérance ; mais le repentir des pécheurs leur fait trouver grâce auprès du Père des miséricordes. Et vous, seigneur Gil Blas, ajoutâ-t-il, ne songez-vous pas aussi à méri-* ter qu'il vous pardomie les offenses que vous lui avez faites? Quelles affaires vous amènent à Valence? N'y rempliriez -vous point par malheur quelque emploi dangereux? Non, Dieu merci, lui répondis-je : depuis que j'ai quitté la cour, je mène une vie d'honnête homme; tantôt dans une terre que j'ai à quelques lieues de cette ville, je prends tous les plaisirs de la campagne; et tantôt je viens me réjouir avec le gouverneur de Valence, qui est mon ami, et que vous connoissez tous deux parfaitement.

Alors je leur contai l'histoire de don Alphonse de Leyva. Il l'écoutèrent avec attention; et quand je leur dis que j'avois porté , de la part de ce seigneur, à Samuel Simon les trois mille ducats que nous lui avions

volés, Laméla m'interrompit; et, adressant ta parole à Raphaël : Père Hilaire, lui dit-il, à ce compte-là ce bon marchand ne doit plus se plaindre d'un toI qui lui a été restitué avec usure , et nous devons tous deux avoir la conscience bien en repos sur cet article. Effectivement, dit le saint procureur, le frère Ambroise et moi , avant que d'entrer dans ce couvent, nous fîme$ secrètement tenir quinze cents ducats à Samuel Simon , par un honnête ecclésiastique qui voulut bien se donner la peine d'aller à Xelya faire cette restitution : tant pis pour Samuel, s'il a été capable de toucher cette somme, après avoir été remboursé du tout par le seigneur de Santillane! Mais, leur dis-je, vos quinze cents ducats lui ont-ils été' fidèlement remis? Sans doute, s'écria don Raphaël, je répôndrois de Tintégrlté de l'ecclésiastique comme de la mienne. J'en serois aussi la caution , dit Laméla ; c'est un saint prêtre accoutumé à ces sortes de commissions, et qui a eu, pour des dépôts à lui confiés j deux od trois procès qu'il a gagnés avec dépens. Cela étant, repris -je, il ne faut pas dou^ ter que la restitution n'ait été faite avec une Scrupuleuse fidélité.

Notre conversation dura quelque temps encore ; ensuite nous nous séparâmes, eux en m'exhortant à avoir toujours devant les yeux la crainte du Seigneur, et moi en me recommandant à leurs bonnes prières. J'allai sur-le-champ trouver don Alphonse. Vous ne devineriez jamais, lui dis-je, avec qui je viens d'avoir un long entretien. Je quitte deux vénérables chartreux de votre connoiôsance ; l'un se nomme le père Hilaire, et l'autre le frère Ambroise. Vous vous trompez , me ré-

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