LIVRE X, CHAP. VI. iag
pondit don Alphonse ; je ne connois aucun chartreux. Pardonnez-moi, lui répliquàt-je; vous avez vu à Xelva le frère Atnbroise commissaire de l'inquisition, et le père Hilaire greffier. Oh ciel! s'écria le gouverneur avec surprise, seroit-il possible que Raphaël et Laméla fussent devenus chartreux? Oui vraiment, hii répondis-jè : il y a déjà quelques années qu'ils ont fait profession. Le premier est procureur de la maison, et le second est portier. L'un est maître de la caisse, et l'autre de la porte- Le fils de don César rêva quelques momtnts, puis branlant la tête : Monsieur le commissaire de l'inquisition et son greffier, dit-il, m'ont bien la mine de jouer ici une nouvelle comédie. Cela peut être , lui répondis-je; pour moi, qui les ai entretenus , je vous avouerai que je juge d'eux plus favorablement. Il est vrai qu'on ne Voit point le fond des coeurs; mais, selon toutes les apparences, ce sont d.eux fripons convertis. Cela se peut , reprit don Alphonse ; il y a bien des libertins qui, après avoir scandaUséle monde par leurs dérèglements , s'enferment dans les cloîtres pour en faire une rigoureuse pénitence : je souhaite que nos deux moines soient de ces libertins-là.
Eh! pourquoi, lui dis-je, n'en seroient-ils pas? Ils ont volontairement embrassé l'état monastique , et il y a déjà long-temps qu'ils vivent en bons religieux. Vous me direz tout ce qu'il vous plaira, me repartit le gouverneur, je n'aime pas que la caisse du couvent soit entre les mains de ce père Hilaire, dont je ne puis m'empêcher de me défier. Quand je me souviens de ce beau récit qu'il nous fit de ses aventures, je tremble
33o GIL BLAS.
pour les chartreux. 3e veux croire avec vous ,qu'il a pris le froc de très bonne foi; mais la vue de lor peut réveiller sa cupidité. Il ne faut pas mettre dans une cave un ivrogne qui a renoncé au vin.
La défiance de don Alphonse fut pleinement justifiée peu de jours après : le père procureur et le frère portier disparurent avec la caisse. Cette nouvelle, qui se répandit aussitôt dans la ville , ne manqua pas d'égayer les railleurs , qui se réjouissent toujours du mal qui arrive aux moines rentes. Pour le gouverneur et moi , nous plaignîmes les chartreux % sans nous vanter de connoître les deux apostats.
' Les chartreux , dans ces circonstances , tenoient une conduite pkis politique et plus prudente que d'autres ordres mpnastiques ; les chartreux 8*abstenoientde courir après leurs transfuges , croyant ceux-ci assez punis de leur apostasie, par Tabandon de leur état et la priya» tion des douceufs de leur solitude. D'autres religieux recouroient dans ce cas à Taixtorité séculière , et poursuiyoient eux-mêmes les voleurs fugitifs, ce qui produisit quelquefois des scènes fort plaisantes.