LIVRE X, CHAP. VII
C'est là quç don César, lorsqu'il venoit à Lirias, .cmployoit une partie de son temps à la lecture. 11 j a dans cette bibliothèque de très bons livres qu'on vous a laissés comme une . ressource âsstirée. contre l'ennui^ quand nos jardins dépouillés de fleurs et nos bois de feuilles n'auront plus de quoi vous en préserver. I^es seigneurs de Leyva n'ont pas fait les choses à demi : ils ont songé à la nourriture de l'esprit aussi-bien qu'à celle du corps.
Cette nouvelle me causa une véritable joie. Je me fis conduire au quatHème pavillon, qui m'offrit un spec* tacle bien agréable. Je vis une chambre dont je résolus à l'heure même de faire mon appartement, comme don César en avoit fait le sien. Le lit de ce seigneur y étoit encore a.vec tous les ameublemens, c'est-à-dive une tapisserie à personnages qi^i représentoit les,4&abine$ enlevées par les Romains. De la chambre je passai dans un cabinet où régnoient tout autour des amu>ires basses remplies de livres, sur lesquelles éfoîeht les portraits de tous nos rois. Il y avoit auprès d'une fenêtre, d'où l'on découvfoit une campagne toute riante, un bureau d'ébène devant un grand sofa de iparaquin noir. Mais je donnai principalement mon attention à la bibliothèque. Elle étoit composée de philosophes , de poètes, d'historiens, et d'un grand nombre de romans de chevalerie. Je jugeai que don César aimoit cette dernière sorte d'ouvrages , puisqu'il en ayoit fait une si bonne provision. J'avoiuerai à ma honte que je ne haïssois pas non plus ces productions , . malgré toutes les extravagances dont elles sont tissues; soit que je ne fusse pas alors un lecteur à y regarder de si
près , soit que le merveilleux rende les Espagnols trop indulgents. Je dirai néanmoins pour ma justification y que je prenois plus de plaisir aux livres de morale en* jouée, et que Lucien, Horace, Éi'asme, devinrent mes auteurs favoris.
Mon ami, dis -je à Scipion lorsque j'eu^ parcouru des yeux ma bibliothèque, voilà de quoi nous amuser; mais avant toute chose , nous en avons une autre à faire ; -il faut réformer notre domestique. C'est un soin , me dit-il , que je veux vous épargner. Pendant votre absence, j'ai bien étudié vos gens , et j'ose me vanter de les connoître. Gnnmençons par maître Joachim ; je le crois un parfait fripon, et je ne doute point qu'il n'ait été chassé de l'archévêyhé pour des fautes d'arithmétique qu'il aura faites dans ses mémoires de dépenses. Cependant il faut le conserver pour deux raisons : la première , c'est qu'il est bon cuisinier; et la seconde, c'est'que j'aurai toujours l'œil sur lui ; j'épierai ses actions , et il faudra qu'il soit bien fin si j'en suis la dupe. Je lui dis hier que vous aviez^ dessein de renvoyer les trois quarts de vos domestiques, èt*je remarquai que cette nouvelle lui fit de la peine; il me témoigna même que, se sentant porté d'inclination à vous servir, il se contenteroit de la moitié des gages qu'il a aujourd'hui plutôt que de vous quitter , ce qui me fait soupçonner qu^i y a dans ce hameau quelque petite fille dont il voudroit bien ne pas s'éloigner. Pour l'aide de cuisine, poursuivît-il y c'est un ivrogne, et le portier un brutal dont nous n'avons pas besoin, non plus que du tireur. Je remplirai fort bien la place de ce dernier, comme je vous le ferai voir dès demain , puisque nous avons ici