LIVRE X, CHAP. IX
me répondit-il , je suis son mari ; et la fortune , je vous jure, ne pouvoit me jouer un plus vilain tour que de la présenter à mes yeux. Je ne sais , repris-je , mon ami, quelles raisons tu as de te plaindre de ton épouse; mais, quelque sujet qu'elle t'en ait donné, de grâce, contrains-toi; si je te suis cher, ne trouble point cette fête en laissant éclater ton ressentiment. Vous serez content de moi , repartit Scipion ; vous allez voir si je ne sais pas bien dissimuler.
En parlant de cette sorte, il s'avança v^ers sa femme, à qui ses compagnes avoient aussi rendu Tusage des sens; et, l'embrassant avec autant de vivacité que s'il eût été ravi de la revoir : Ah ! ma chère Béatrix , lui dit-il , le ciel enfin nous rejoint après dix ans de séparation j O moment plein de douceur pour moi! J'ignore , lui répondit son épouse , si vous avez effectivement quelque joie de me rencontrer; mais du moins suis-je bien persuadée que je ne vous ai donné aucun juste sujet de m'abandonner. Quoi ! vous me trouvez une nuit avec le seigneur don Fernand de Leyva, qui étoit amoureux de Julie ma maîtresse, et dont je servons la passi<Hi ; vous vous mettez dans l'esprit que je l'écoute aux dépens de votre honneur et du mien ; là-dessus la jalousie vous renverse la cervelle , vous quittez Tolède , et me fuyez comme un monstre , sans me demander un éclaircissement ! Qui de nous deux , s'il vous plaît , est le plus en droit de se plaindre ? C'est vous sans contredit, lui répliqua Seipion. Sans doute , reprit-elle, c'est moi. Don Fernand , peu de temps après votre départ de Tolède , épousa Julie , auprès de qui j'ai demeuré tant qu'elle a vécu ; et,
depuis qu'une mort prématurée nous l'a ravie , je suis
au service de madame sa sœur, qui peut vous répondre ,
aussi-bien que toutes ses femmes, de la pureté de mes
mœurs.
Mon secrétaire , à ce discours dont il ne pouvoit prouver la fausseté , prit son parti de bonne grâce. Encore une fois, dit-il à son épouse, je reconnois ma faute, et je vous en demande pardon devant cette honorable assistance. Alors^ intercédant pour lui , je priai Béatrix d'oublier le passé, l'assurant que son mari ne songeroit désormais qu'à lui donner de la satisfaction. Elle se rendit à ma prière, et toute la compagnie applaudit à la réunion de ces deux époux. Pour mieux ^célébrer, onlesfîtasseoirà tablel'un auprèsde l'autre; on leur porta des brindes ; chacun leur fit fête : on eût dit que le festin se faisoit plutôt à l'occasion de leur raccommodement que de mes noces.
La troisième table fut la première que l'on abandonna. Les jeunes villageois , préférant l'amour à la bonne chère, la quittèrent pour former des danses avec les jeunes paysannes, qui, par le bruit de leurs tambours de basque, attirèrent bientôt les personnes des autres tables, et leur inspirèrent l'envie de suivre leur exemple. Voilà tout le monde en mouvement : les officiers du gouverneur se mirent à danser avec les soubrettes de la gouvernante : les seigneurs mêmes se mêlèrent parmi les danseurs ; don Alphonse dansa une sarabande avec Séraphine , et don César une autre avec Antonia , qui vint ensuite me prendre , et qui ne s'en acquitta pas mal pour une personne qui n'avoit que quelques principes de danse qu'elle avoit reçus à