LIVRE X, CHAP. XI
Il n'y a pas un moment à perdre , dis-je au vieux mendiant, allons voir tout à l'heure ce bon religieux. Le pauvre y consentit , et me mena sur-le-champ au père Alexis, que nous trouvâmes occupé dans sa chambre à écrire des lettres spirituelles *. 11 interrompit son travail pour me parler. Il me dit qu'à la prière du mendiant il vouloit bien s'intéresser pour moi. Ayant appris, poursuivit-îl, que le seigneur Bal tazar Vélasquez avoit besoin d'un laquais , je lui ai écrit ce matin en votre faveur , et il vient de me faire réponse qu'il vous recevroit aveuglément de ma main. Vous pouvez dès ce jour le voir de ma part ; c'est mon pénitent et mon ami. Là-dessus le moine m'exhorta pendant trois bons quarts d'heure à bien remplir mes devoirs. Il s'étendit principalement sur l'obligation où j'étois de servir Vélasquez avec zèle; après qiloi il m'assura qu'il auroit soin de me maintenir dans mon poste , pourvu que mon maître 'n*eût point de reproches à me faire.
Après avoir remercié le religieux des bontés qu'il àvoît pour moi , je sortis du monastère avec le mendiant, qui me dit que -le seigneur Baltazar Vèlâcsquez étoit un vieux marchand de drap , un homme riche , simple et débonnaire. Je ne doute pas, ajouta-t-il, que vous ne soyez parfaitement bien dans sa maison , qu'à votre place je préférerois à une maison de qualité. Je m^ihfôrmai de la demeure du bourgeois, et je m'y ren-
' Dés lettres spirituelles ne sont pas des lettres d^esprit , comme l'a ciru par érteoT tin des traducteurs de'G^l'filàs. Spirituei est opposé* à ekamel, - à mondûân , et il s*agit ici de' lettres sur de pîeases miiraties , comme il y en a un gros tome dans les œiivres de Bossuet , adressées par ce grand prélat à de simples religieuses.
dis sur-le-champ , après avoir promis au gueux de reconnoître ses bons offices sitôt que j'aurois pris racine dans ma condition. J'entrai dans une boutique , où deux jeunes garçons marchands proprement vêtus se promenoient en long et en large , et faisoient les agréables en attendant la pratique. Je leur demandai si le maître y étoit , et leur dis que j'avois à lui parler de la part du père Alexis. A ce nom respectable on me fit passer dans une arrière-boutique , où le marchand feuilletoit un gros registre qui étoit sur un bureau. Je le saluai respectueusement : Seigneur, lui dis-je, vous voyez le jeune homme que le révérend père Alexis vous a proposé pour laquais. Ah! mon enfant, me répondit-il, sois le bienvenu. Il sufBt que tu me sois envoyé par ce saint homme ; je te reçois à mon service préférablement à trois ou quatre laquais qu'on me veut donner. C'est une affaire décidée; tes gages courent dès ce jour. Je n'eus pas besoin d'être long-temps, chez ce bourgeois pour m*apercevoir qu'il étoit tel qu'on me l'avoit dépeint. Il me parut même d'une si grande simplicité, que je ne pus m'empêcher de penser que j'aurois bien de la peine à m'abstenir de lui jouer quelque tour. Il étoit veuf depuis quatre années, et il avoit deux enfants, un garçon qui achevoit son cinquième lustre, et une fille qui commençoit son troisième. La fille, élevée par une duègne sévère, et dirigée par le père Alexis , marchoit dans le sentier de la vertu ; mais Gaspard Velasquez son frère, quoiqu'on n'eût rien épargné pour en faire un honnête homme , avoit tous les vices d'un jeune libertin. Il passoit quelquefois dés deux ou trois jours hors du logis; et si à son retour son père