‹ Œuvres de Le SageChapitre 221 sur 321 · LIVRE X, CHAP. XIL 4o · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAP. XIL 4o

monsieur, répliqua-t«il d'un air froid et sérieux, oui, son trésorier; j'ose même dire que je me suis acquitté de cet emploi avec honneur. Il est vrai que je suis peutêtre redevable de quelque chose à la caisse; car comme je prenois dedans mes gages d'avance , et que j'ai quitté brusquement le service du chevalier, il n'est pas'im* possible que le comptable soit en reste; en tout cas, c'est le dernier reproche qu'on ait à- me faire, puisque j'ai toujours été tlepuis ce temps-^là pl^n de droiture et de probité.

J'étois donc, poursuivit le fils de la Coscolina, secrétaire et trésorier de don Manrique, qui paroissoit aussi content de moi que j'étois satisfait de lui, lors* qu'il reçut de Tolède une lettre par laquelle on lui mandoit que dona Théodora Muscoso sa tante étoit à l'extrémité. Il fut si sensible a cette nouvelle, qu'il par* tit sur-le-champ pour se rendre auprès de cette dame, qui lui servoit de mère depuis plusieur;s années. Je l'accompagnai dans ce voyage, avec un valet de chambre et un laquais seulement; et tous quatre montée sur les meilleurs chevaux de nos écuries , nous gagnâmes en diligence Tolède, où nous trouvâmes dona Théodora dans un état à nous faire espérer qu'elle ne mourroit point de sa maladie; et véritablement nos prwiostics, quoique contraires à celui d'un vieux médecin qui la gouvemoit, ne furent pai démentis par l'événement.

Pendant que la santé de notre bonne tante se rétablissoit à vue d'œil , moins peut-être par les remèdes qu'on lui faisoit prendre que par la présence de son cher neveu, monsieur le trésorier passoit son temps le plus agréablement qu'il lui étoit possible, avec des

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jeunes gens dont la connoissance étoit fort propre à lui procurer des occasions de dépenser son argent. Outre les fêtes galantes qu'ils m'obligeoient à donner aux dames, dont ils me procuroient la connoissance, ils m'entrainoient quelquefois dans les tripots, où ils m'engageoient à jouer avec eux; et, n'étant pas aussi habile joueur que mon maître don Abel, je ^erdois beaucoup plus souvent que je ne gàgnois. Je prenois goût insensiblement au jeu, et si je me fusse entièrement livré à cette passion, elle m'auroit réduit sans doute à tirer de la caisse quelques quartiets d'avance; mais heureusement l'amour sauva la caisse et ma vertu. Un jour, comme je passois auprès de l'église de los RoyeSj j'aperçus au travers d'une jalousie-, dont les rideaux étoient oy verts, une jeune fille qui me parut moins une mortelle qu'une divinité. Je me s'ervirois d'un terme encore plus fort s'il y en avoit, pour mieux vous exprimer l'impression que sa vue fit sur moi. Je m'informai d'elle, et, à force de «perquisitions, j'appris qu'elle se nommoit Béatrix, et cpi'elle étoit suivante de dona Julia, fille cadette du comte de Polan.

Béatrix interrompit Scipion en riant à gorge déployée; puis, adressant la parole à ma femme, charmante Antonia, lui dit-elle, regardez-moi bien, je vous prie; n'ai-je pas à votre avis l'air d'une divinité? Vous l'aviez alors à mes yeux, lui dit Scipion; et, depuis que votre fidélité ne m'est plus suspecte, vous me paroissez plus belle que jamais. Mon secrétaire, après une repartie si gaknte, poursuivit ainsi son histoire :

Cette découverte acheva de m'enflammer, non à la vérité d'une ardeur légitime. J'en fais un aveu sincère;

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