‹ Œuvres de Le SageChapitre 223 sur 321 · LIVRE X, CHAP. XII · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAP. XII

crier pour rappeler mon époux , aveuglé par sa colère, il s'éloigna de moi comme d'une femme infidèle.

«Dans Tétât où je me trpuvois, reprit Scipion, j'étois capable de tout. Ceux qui savent par expérience ce que c'est que la jalousie, et quelles extravagances elle fait faire aux meilleurs esprits, ne seront point étonnés du désordre qu'elle produisit dans mon foible cerveau ; je passai dans le moment d'une extrémité à l'autre : je sentis succéder des mouvements de haine aux senti* ments de tendresse que j 'a vois un instant auparavant pour mon épouse. Je fis serment de l'abandonner , et de la bannir pour jamais de ma mémoire. D'ailleurs je croyois avoir tué un cavalier; et , dans cette opinion , craignant de tomber entre les mains de la justice, j'éprouvois ce trouble funeste qui suit partout, comme une furie , un homme qui vient de faire un mauvais coup. Dans cette horrible situation , ne songeant qu'à me sauver , je ne retournai point au logis, et je sortis à l'heure même de Tolède, n'ayant point d'autres bardes que l'habit dont j'étois revêtu. Il est vrai que j'avois dans mes poches une soixantaine depistoles; ce qui ne lai^soit pas d'être une assez bonne ressource pour un jeune homme qui se résolvoit à vivre toujours dans la servitude.

Je marchai toute la nuit, ou, pour mieux dire, je courus; car* l'image des àlguazils , toujours présente à mon esprit, me donnoit sans cesse une nouvelle vigueur. L'aurore me découvrit entre Rodillas et Maqueda. Lorsque je fus à ce dernier bourg , me trouvant un peu fa^ tigué , j^entrai dans l'église qu'on venoit d'ouvrir , et après j avoir fait une prière , je m'assis snr un banc

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pour rae. reposer. Je me mis à rêver à l'état de mes affaires, qui n'a voient que trop de quoi m'occuper; mais ' je n'eus pas le temps de • faire bien des réflexions. J'entendis retentir l'église de trois ou quatre coups de fouet, . qui me firent juger qu'il passoit par là quelque muletier. Je me levlai aussitôt pour aller voir si je ne me trompois pas ; et , quand je fus à la porte , j'en aperçus un qui ^ monté sur une mule , en menoit deux autres à vide. Arrêtez , mon ami, lui dis-je : où vont ces mules? A Madrid , me répondit- il. J'ai amené de là ici deux bons religieux de Saint-Dominique, et je m'en retourne.

L'occasion qui se présentoit de faire le voyage de Madrid m'en inspira l'envie ; je fis marché avec le muletier; je montai sur une de ses mules, et nous poussâmes vers lUescas, où nous deviens aller coucher. A peine fûmes-nous hors de Maqueda, que le muletier, homme de trente-cinq à quarante ans, commença d'entonner des chants d'église à pleine têtCi II débuta par les prières que les chanoines disent à matines, ensuite il chanta le Credo , comme on le chante aux grandes messes; puis, passant aux Vêpres, il les dit sans n^e faire grâce du Magnificat. Quoique le faquin m^étourdît les oreilles, je ne pouvois m'empêcher de rire; je l'excitois même à continuer quand il étoit obligé de s'arrêter pour reprendre haleine. Courage , l'ami , lui disois-je; poursuivez. Si le ciel vous a donné de bons poumons, vous n'en faites pas un mauvais usage. Oh! po«r cela , non, s'écria- t-il ; je ne ressemble pas. Dieu merci , à la plupart des voituriers qui ne chantent que des chansons infâmes ou impies ; je ne chante même

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