LIVRE X, CHAP. XII
jamais de romances sur nos guerres contre les Maures; car si ces choses-là ne sdht pas déshonnêtes, vous conviendrez du moins qu'elles sont frivoles , et qu'un bon chrétien ne doit pas s'en occuper. Vous avez , lui ré^ pliquai-je , une pureté de cœur que les muletiers ont rarement ; mais dites-moi , mon ami , avec votre extrême délicatesse sûr le choix de vos chants, avez-vous aussi fait vœu de chasteté dans les hôtelleries où il y a de jeunes. servantes? Assurément, me repartit-il , la continence est encore une chose dont je me pique dans ces sortes de lieux ; je n'y songe qu'au soin que je dois avoir de mes mules. Je ne fils pas peu étonné d'entendre parler de cette sorte ce phénix des muletiers ; et, le tenant pour un homme de bien et d'esprit, je liai av*ec lui conversation aprë^ qu'il eut chanté tout son soûl.
Nous arrivâmes à Illescas sur là fin de la journée. Lorsque nous fumes à l'hôtellerie , je laissai à mon compagnon le soin des mules, et j'entrai dans la cuisine , où j'ordonnai >à l'hôte de nous préparer un bon souper; ce qu'il promit de faire si bi^i, cpie je me souviendrois, dit-il, toute ma vie d'avoir logé chez lui. ' Demandez , ajout^-t-il , demandez à votre muletier quel homme je suis. Vive Dieu! je défierois tous les cuisiniers de Madrid et de Tolède de faire une ollapodrida comparable aux miennes. Je yeux vous régaler ce soir d'un civet de lapereau de ma façon ; vous verrez si j'ai tort de vanter mon savoir-faire. Là-deisus , me montrant une casserole où il y avcdt, à ce cpi^il disoit, un lapin déjà tout haché : Voilà., continua-t-il, ce que je prétends vous donner pour votare souper avec une épaule
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de mouton fotte. Quand j'aurai mis là<<ledans du poivre, du sel, du vin, un paquet de fines herbes, et quelques autres ingrédients que j'emploie dans mes -sauces, j'espère que je vous servirai tantôt un ragoût digne d'un Contador'Mayor.
L'hote, après avoir àfaisi fait son éloge, commença d'apprêter le souper. Pendant qu'il y travailloit , j'entrai dans une salle, où, m'étant couché sur un grabat que j'y trouvai , je m'endormis d& fatigue , n'ayant pris aiicun repos la nuit précédente. Au bout de deux heures, le muletier vint me réveiller: Mon gentilhomme, me dit-il , votre souper est prêt; venez s'il vous plaît, vous mettre à table. Il y en avoit dans ia salie une sur laquelle étoient deux couverts. Nous nous y assîmes le muletier et moi, et l'on nous apporta le civet Je me jetai dessus avidement ; je le trouvai d'un goût exquis , soit que la faim m'en fît juger trop favorablement, soit que ce fût véritablement un effet des ingrédients du cuisinier. On nous servit ensuite un morôeau de mouton rôti; et, remai*qiiant que le muletier:ne faisoit honneur qu'à ce dernier plat, je lui ^demandai pourquoi il ne toucfaoit point à l'autre. II me répond^ en souriant qu'il n'aimoit pas les ragoûts. Cette réponse, ou plutôt le souris dont il l'a voit accompagnée, me parut mystérieux. Vous me cachez, iui dis-je, ia véritable raison qui vous empêche de manger de ce civet ; fattes^moi le plaisir de me l'apprendre. Puisque vous êtes si curieux de le savoir, «prit-îl, je vous dirai que j'ai de la ré* pugnance à me bourrer l'estomac de ces sortes de ragoûts , depuîi qu'en allant de Tolède à Cuença , on me servit un soir dans une hôtellerie, pour un lapin