‹ Œuvres de Le SageChapitre 230 sur 321 · LIVRE XI, CHAP. I · texte numérisé non relu

LIVRE XI, CHAP. I

remarque sans plaisir ; je lui' tenois compte des mouvements d'amitié qu'il laissoit éclater, et je m'applaudissois d'avoir un domestique si attaché à moi.

Il entra un matin dans ma chambre. Monsieur, me dit-il d'un air fort agité , il se répand dans la ville un bruit qui intéresse toute la monarchie; on dit que Philippe m ne vit plus, et que le prince son fils est sur le trône. On ajoute à cela , poursuivit-il , que le cardinal duc de Lerme a perdu son poste ' , qu'il lui est même défendu de paroitre à la cour , et que don Gaspard de Gusman, comte d'Olivarès, est présentement premier ministre. Je nie sentis un peu ému de cette nouvelle sans savoir pourquoi. Scipion s'en aperçut, et me demanda si je ne prenois aucune part à ce grand changement. Eh! quelle part veux-tu que j'y prenne , lui répondis-je, mon enfant? J'ai quitté la cour; tous les changements qui peuvent y arriver me doivent être indifférents.

Pour un homme de votre âge , reprit le fils de la Coscolina , vous êtes bien détaché du monde. Â votre place j'aurois un désir curieux. Quel désir? interrompis-je? Ma foi , reprit-il , j'irois à Madrid montrer mort visage au jeune monarque, pour voir s'il me remctfroit; c'est un plaisir que je me donnerois. Je t'entends , lui dis-je ; tu voudrois que je retournasse à la cour pour y

^ Le duc de Lerme avoU perdu son poste ayant la mort de Philippe III. C'étoit son fils , le duc d'Uzède , qui Tayoît supplanté. Le duc de Lerme se Hattoit toujours de la yaine espérance de reprendre sa place. Le père et le fils réussirent à se détruire Tun par Tautre, et le comte d'Olivarès fut le tiers , plus habile , qui les accorda net , suivant la fable si connue des voleurs et de Vâne. (La Foktainb , 1, i3.)

tenter de nouveau la fortune, ou plutôt pour y redevenir un avare et un ambitieux. Pourquoi vos mœurs s'y corrompraient -elles encore? me repartit Scipion. Ayez plu& de confiance que vous n'en âvei en votre vertu. Je vous réponds de vous-même. JLes saines réflexions que votre disgrâce vous a fait faire sur la cour ne vous permettent point d'en redouter les dangers. Rembarquez -vous hardiment sur une mer dont vous connoissez tous les écueils. ïais-toi, flatteur, m'écriaije en souriant; es-tu las de me voir mener une vie tranquille? Je croyois que mon repos t'étoit plus cher.

Dans cet endroit de notre conversation, don César et son fils amvèrent. Ils me confirmèrent la nouvelle de la mort du roi, ainsi que le malheur du duc de Lerme. Us m'apprirent de plus que ce ministre , ayant fait demander la permission de se retirer à Rome , n'avoit pu l'obtenir, et qu'il lui étoit ordonné de se rendre à son marquisat de Dénia '. Ensuite, comme s'ils eussent agi de concert avec mon secrétaire, ils me conseillèrent d'aller à Madrid me présenter aux yeux du nouveau roi^ puisque j'en ëtois connu, et que je 4ui avôis même rendu des services que les grands

? Avant que d'expirer , Philippe m avoit dit à son fils aîné : ■ Gardez-Yous bien de m'imiter ! A mon aTénement au trône , je chassai « sur-le-champ les vieux ministres de mon père,' et je m'en trouvai « mal : servez^vous donc de ceyx que vous trouverez près de m,oi. ■ 11 aroit mandé le jour même au cardinal de Lerme de revenir auprès de lui. Mais le premier soin de son âis fut d'éloigner tous ceux que son père mourant lui àVoit dit de conserver ; et le cardinal duc de Lerme reçut un ordre exprès de retourner dans son exil. On lui ôta sa pen» sion de 731000 ducats, et iS,0Oo charges de blé qu'il peroevoit de la Sicile.

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