LIVRE XI, CHAP. V. 44f
faire voir par là que mes intérêts lui étoient diere, et qu'au lieu d'un protecteur j'en avois deux. C'est ainsi que don Baltazar, par amitié pow* JN^avarro, prenoit ma fortune à cœur.
Dès ce soir-là même j'abandonnai mon hôtel garni pour aller loger chez le premier ministre, oii je soupas avec Scipion dans mon appartement. C'étoit une chose à voir que notre contenance! Nous y fûmes servis tous deux par des domestiques du logis , qui , pendant le repas, tandis que nous affections une gravité imposante, rioient peut-être en eux-mêmes du respect de commande qu'ils avoient pour nous. Lorsqu'ils se furent retirés apf es avoir desservi, mon secrétaire, cessant de se contraindre, me dit mille folies que son humeur gaie et ses espérances lui inspirèrent. Pour moi , quoique ravi de la brillante situation où je commençoîs à me voir, je ne me sentois encore aucune disposition à m'e» laisser éblouir. Aussi, m'étant couché, je m'endormis tranquillement, sanslivre^mon espritaux idées agréables dont je pouvois l'occuper, au lieu que ^'ambitieux Scipion prit peu de repos. Il passa plus de la moitié de la nuit à thésauriser pour marier sa fille Séraphine.
J'étois à peine habillé le lendemain matin, qu'on me vint chereher de la part de monseigneur. Je fus bientôt auprès de son excellence, qui me dit : Oh çà, Santillane, voyons un peu ce que tu sais faire. Tu m'as dit que le duc de Lerme te donnoit des mémoires à rédiger ; j'en ai un que je te destine pour ton coup d'essai. Je vais t'en dire la matière; écoute -moi attentivenjent: il est question de composer un ouvrage qui prévienne le public en faveur de mon ministère. J'ai déjà fait
courir le bruit secrètement que j'ai trouvé, les affaires fort dérangées, il s'agit présentement d'exposer aux yeux de la cour et de la ville le misérable état où la monarchie est réduite. Il faut faire là-dessus un tableau qui frappe le peuple, et l'empêche de regretter mon prédécesseur. Après cela, tu vanteras les mesures que j'ai prises pour rendre le règne du roi glorieux, ses états florissants, et ses sujets parfaitement heureux.
Après que monseigneur m'eut parlé de cette sorte^ il me mit entre les mains un papier qui contenoit les justes sujets qu'on a voit de se plaindre de l'administration précédente; et je me souviens qu'il y avoit dix articles, dont le moins important étoit capable d'alarmer les bons Espagnols ; puis , m'ayant fait passer dans un petit cabinet voisin du àien, il m'y laissa travailler en liberté. Je commençai doiu) à composer mon mémoire le mieux qu'il me fut possible. J'exposai d'abord le mauvais état où se trouvoit le royaume : les finances dissipées , les revenus royaux engagés à des partisans , et la marine ruinée. Je rapportai ensuite les fautes commises par ceux qui avoient gouverné l'état sous le dernier règne , et les suites fâcheuses qu'elles pouvoient avoir. Enfin je peignis la monarchie en péril , et censurai si vivement le précédent ministère , que la perte du duc de Lerme étoit, suivant mon mémoire, un grand bonheur pour l'Espagne. Pour dire la vérité , quoique je n'eusse aucun ressentiment contre ce seigneur, je ne fus pas fâché de lui rendre ce bon office. Voilà l'homme !
Enfin, après une peinture effrayante des maux qui menaçoient l'Espagne, je rassurois les esprits en faisant avec art concevoir aux peuples de belles espérances