‹ Œuvres de Le SageChapitre 251 sur 321 · LIVRE XI, CHAP. VII. 45l · texte numérisé non relu

LIVRE XI, CHAP. VII. 45l

core plus de l'air sérieux dont il les avoit accompagnées. £h quoi!*in'écriai-je, ta muse t'a conduit dans ce lieu ! elle t'a joué ce vilain tour-là ! Tu le Yôis! i^pondit-il, cette maison sert souYent.de retraite aux beaux esprits. Tu as bien fait, mon enfant, poursuiritil, dé prendre une autre route que moi. Mais tu n'es plus, ce me semble, à la cour, et tes affaires ont changé de face .* je me souviens même d'avoir ouï dire que tu étois en prison par ordre du roi* On t'a dit là vérité, lui répliquai-je ; la situation charmante où tu me laissas quand nous nous séparâmes fut* peu de temps après suivie d'un revers de fortune cpii m'enleva mes biens et ma liberté. Cependant, mon: ami ^post nabila Pkœbus; tu me revois dans un état plus brillant encore-que celui où tu m'as vu. Cela n'^t pas possible, dit-Nuneie; ton maintien est sage et modeste; tu n'as pas l'air vain et insolent que donne ordinairement la prospérité. Les disgrâces, repris-je, ont purifié ma vertu; et j'ai appris à l'école de l'adversité à jouir des richesses sans m'en laisser posséder.

Dis-moi donc, interrompit Fabrice en se mettant avec transport à son séant, quel peut être ton emploi ? Que fais-tu présentement ? Serois-tu intendant d'un grand seigneur ruiné, ou de €[uelque veuve opulente? J'ai un meilleur poste , lui repartîs*je ; mais disp^ise* moi, je té prie, de t'en dire davantage à présent, je satisferai une autre fois ta curicMsité. Je me contente en ce moment de t'apprendre que je ^uis en état de te faire plaisir, ou plutôt de te metti^ à ton aise pour le reste de tes jovrs, pourvu que tu me promettes de ne plus composer d'ouvrages d'esprit^ soit en vers, soit

45a GIL BLÂS«

en prose. Te sens - tu capable de me faire un si grand sacrifice ? Je Tai déjà fait au ciel, nié dit-il, dans une maladie mortetle dont tu me vois échappé./Un père de Saint-Dominique m'a fait abjurer la poésie, comme un amusement qui , s'il n'est pas criminel , détourne du moins du but de la sagesse.

Je t'en félicite , lui repartis-je , mon cher Nunez ; tu as fort bien &it , mon ami , mais gare la rechute ! Oh ! me repartit-il d'un air résolu, c'est ce que je n'af^réhende point du tout. J'ai pris une ferme, résolution d'abandonner les muses : quand tu es entré dans cette salle, je composois des vers* pour leur dire un étemel adieu. Monsieur Fabrice, lui dis-je alors en branlant la tête, je ne sais si nous devons, le père de Saint- Dominique et moi, nous fier à votre abjuration : vous me paroissez furieusement épris de ces doctes pucelles. Non, non, me répondit*il, j'ai rompu tous les nœuds qui m'attachoient à elles. J'ai plus fait, j'ai pris le public en «version, et ma haine est juste. Il" ne mérite pas qu'il y ait des auteurs qui veuillent lui consacrer leurs travaux; je serois fâché de faire quelque production qui lui plût. Ne crois pas , continua-t-il , que le chagrin jne dicte ce langage; je te parle de sang-froid. Je méprise autant les applaudissements du public que ses sifflets. On ne sait qui gagne ou qui. perd avec lui : c'est un capricieux qui pense aujourd'hui d'une façon, et qui demain pensera d'une autre. Que les poètes di*amatiques sont fous de tirer vanité de leurs pièces quand elles réussissent! Quelque bruit qu'elles fassent dans leur nouveauté sur la scène , elles se soutiennent rarement après l'impression ; et si on les remet au

Page 1