LIVRE XII, CHAP. III. 5o
une jeune comédienne de Tolède, qui avoit débuté le soir précédait avec beaucoup de succès. Cette actrice , ajouta-t-il, se nomme Lucrèce, nom fort convenable aux personnes de sa profession : elle est de la connoissance de Santillane, qui m'a dit d'elle tant de bien, que j'ai jugé à propos de la recevoir dans la troupe de votre majesté. Le roi sourit en entendant prononcer mon nom ; peut-être qu'il se ressouvint dans ce moment que c'étoit moi qui lui avois fait connoître Catalina , et qu'il eut un pressentiment que je lui rendrois le même service dans cette occasion. Comte, dit-il au ministre, je veux voir jouer dès demain cette, Lucrèce ; je vous charge du soin de le lui faire savoir.
Le comte-duCy «l'ayant rapporté cet entretien et appris l'intention du roi, m'envoya cliez nos deux comédiennes pour les en avertir. Je m'y rendis en diligence. Je viens, dis-je à Laure, que je rencontrai la première, vous annoncer une grande nouvelle : vous aurez demain parmi vos spectateurs le souverain de la monarchie; c'est de quoi le ministre m'a ordonné de vous informer. Je ne doute pas que vous ne fassiez tous vos efforts, votre fille et vous, pour repondre à l'honneur que ce monarque veut vous faire ; mais je vous conseille de choisir une pièce ou il y ait de la danse et de la mu sique, pour lui faire admirer tous les talents que Lucrèce possède. Nous suivrons votre conseil, me répondit Laure; nous n'avons garde d'y manquer, et il ne tiendra pas à nous que le prince ne soit satisfait. Il ne sauroit manquer de Têtre, lui dis-je en voyant arriver Lucrèce dans un déshabillé qui lui prévoit plus de charmes que ses habits de théâtre les pluâ superbes : il sera d'au-
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tant plus content de votre aimable nièce, qu'il aime plus que toute autre chose la danse et le chant; il pour* roit bien même -être tenté de lui jeter le mouchoir. Je ne souhaite point du tout, reprit Laure, qu'il ait cette tentation; tout puissant monarque qu'il est, il pourrait trouver des obstacles à l'accomplissement de ses désirs, Lucrèce, quoique élevée dans les. coulisses d'un théâtre, a delà vertu; et quelque plaisir qu'elle prenne à se voir applaudir sur la scène , elle aime encore mieux passer pour honnête fille que pour bonne actrice.
Ma tante, dit alors la petite Mariai va en se mêlant à la conversation, pourquoi se faire des monstres pour les combattre? Je ne serai jamais à la peine de repousser les soupirs du roi; la délicatesse de son goût le sauvera des reproches qu'il mériteroit, s'il abaissoit jusqu'à moi ses regards. Mais, charmante Lucrèce, lui dis -je, s'il arrivoit que ce prince voulût s'attacher à vous et vous choisir pour sa maîtresse, seriez -vous assez cruelle pour le laisser languir dans vos fers comme un amant ordinaire? Pourquoi non? réponditelle ; oui, sans doute; et, vertu à part, je sens que ma vai|ité se roit plus flattée d'avoir résisté à sa passion quef si je m'y étois rendue. Je ne fus pas peu étonné d'entendre, parler de cette sorte une élève de Laure; et je quittai ces dames, en louant la dernière d'avoir donné à l'autre une si belle éducation.
Le jour suivant ., le roi , impatient de voir Lucrèce, se rendit à la comédie. On joua une pièce entremêlée de chants et de danses, et dans laquelle notre jeune actrice brilla beaucoup* Depuis le commencement jus-