‹ Œuvres de Le SageChapitre 3 sur 321 · LIVRE VII, CHAR I · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CHAR I

Quoique ce. rapport me fît autant de peine que si j*eusse été véritablement amoureux., je me gardai bien de le faire connoître ; je me contraignis jusqu'à rire de cette nouvelle qui me perçoit l'âme. Mais je me dédommageai de cette contrainte dès que je me vis sans témoins. Je pestai, je jurai; je rêvai au parti que je prendrois. Tantôt, méprisant Lorença , je me proposois de l'abandonner, sans daignerseulement m'éclaircir avec la coquette ; et tantôt, m'imaginant qu'il y alloit de mon honneur de donner la chasse au chirurgien, je formois le dessein de l'appeler en^luel. Cette dernière résolution prévalut. Je me mis en embuscade sur le soir, et je vis effectivement mon homme entrer d'un air mystérieux dans l'appartement de ma duègne. Il falloit cela pour entretenir ma fureur , qui se seroit petrt:*être ralentie. Je sortis du château, et m'allai poster sur le chemin par ou le galant devoit s'en retourner. Je l'attendois de pied ferme , et chaque moment irritoit l'envie que j 'a vois de me battre. Enfin mon ennemi parut. Je fis quelques pas en matamore' pour l'aller joindre; mais je ne sais c#mment diable cela se fit, je me sentis tout à copp saisir, comme un héros d'Iio* mère, d'un mouvement de crainte qui m'arrêta. Je . demeurai aussi troublé que Paris, quand il se présenta pour combattre Ménélas. Je me mis à considérer mon homme, qui me sembla fort et vigoureux, et je trouvai son épée d'une longueur excessive. Tout cela faisoit sur moi son effet ; néanmoins par point d'honneur ou autrement , quoique je visse le p^ril avec des yeux qui le grossissoient encore, et malgré la nature qui s'opi* niâtroit à m'en détourner, j'eus l'assurance de m'a-

vancer vers le chirurgien et de mettre, flamberge au

vent.

Mon action le surprit. Qu'y a-t-il donc? seigueuF Gil Blas, s'écria-t-il. Po.urquoi ces démonstrations de chevalier errant? Vous voulez rire apparemment. Non, monsieur le barbier, lui rëpondis-je, non^ rien n'est plus sérieux. Je veux savoir si vous êtes aussi brave que galant. N'espérez pas que je vous laisse posséder tranquillement les bonnes grâces de la dame que vous venez de voir en^ecret au château. Par saint Come, reprit le chirurgien en fais^pt un éclat de rire,. voici uire plaisante aventure! Vive Dieu! les apparences sont bien trompeuse§. A ces mots, m'imaginant qu'il n'a voit pa& plus d'envie que moi de se .battre, j'en devins plus insolent. A d'autres, interrompis-je, monami, à d'autres! T^e pensez pas que je me paye d'une simple négative. Je vois bien, répliqua-t-il, que je serai obligé déparier pour prévenir le malheur qui arriveroit à vous ou à moi. Je vais donc vous révéler un secret, quoique les hommes de notre profession ne puissent pas être trop discrets. Si la dame Lorenç» me fait entrer à la sourdine dans son appartement, q'est.pour cacher aux domiestiques la connoissance de son mal. Elle a au dos un cancer invétéré que je vais panser tous les soirs. Voilà le sujet de ces visites qui vous alarment*. Ayez donc désormais l'esprit en repos là-dessus. Mais, poursuivitil, si vous n'êtes, pas satis&it de cet éclaircissement, et que vous vouliez <}ue nous en venions absolument aux mains, vous n'avez qu'à parler; je ne suis pas homme à refuser le collet. En disant ces paroles, il tira sa longue rapière qui me fit frémir, et se mit en ^rde d'un air

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