LIVRE VII, CHAP. XIII
poésies, de quelque nature qu'elles soient; et si ton incomparable Gongora n'écrit pas plus clairement que toi , je t'avoue que j'en rabats bien. C'est un po.ëte qui ne pciut tout au plus tromper que son siècle. Voyons présentement de ta prose.
Nune? me fit voir une préface qu'il prétendoit, disoit-il , mettre à la tête d'un recueil de comédies qu'il avoit sous la presse. Ensuite il me demanda ce que j'en pensois. Je ne suis pas, lui dis-je , plus satisfait de ta prose que de tes vers. Ton sonnet n'e$t qu'un pompeux galimatias; et il y a dans ta préface des expressions trop recherchées, des mots qui ne sont point marqués au coin du public, des phrases entortillées, pour ainsi dire. En un mot, ton style est singulier. Les livres de nos bons et anciens auteurs ne sont pas écrits comme cela. Pauvre ignorant! s'écria Fabrice, tu ne sais pas que io\xl prosateur * qui aspire aujourd'I^ui à la réputation d'une plume délicate, affecte cette singularité de style, ces expressions détournées qui te choquent. Nous sommes cinq ou six novateurs hardis *
■ Ce mot étoit nouyeau lorsque Le Sage l'employoit , et il Fa mis en italique. Le mot a fait fortwie, mais il est resté isolé. Nous n'avons point de Terbe qui soit à prosateur ce que 'versifier est à versifia cateiir.
* Cinq ou ^six novateurs hardis , etc. Ceci peut s'appliquer sans doute à la langue espagnole , du temps de Gongora et de fialtazar Gràcian ; mais Le Sage en Touloit bien phis à MM. de Lamotte , de Fontenelle, Mariyaux, etc. Il est certain qu'on se plaignoit, dans le temps où il écrivoit, de la corruption du style, et des néologisme s ^ dont on fit un dictionnaire. Il y a une épître du P. Ducerceau à M. Joly de Fleury , avocat général, sur la Décadence du bon goût^ qui date de la même époque et roule absolument sur le même Sujet, comme on le verra tout à l'heure. .
loo GIL BLAS.
qui avons entrepris de changer la langue du blanc au noir;«t nous en viendrons à bout, s'il plaît à Dieu, en dépit de Lope de Vega, de Sôlis, de Cervantes, et de tous les autres beaux esprits qui nous chicanent sur nos nouvelles façons de parler. Nouf sommes secondés par un nombre de partisans de distinction; nous avons dans notre cabale jusqu'à des théologiens. *
Après tout, continua-t-il, notre dessein est louable; et, le préjugé à part, nous valons mieux que ces écrivains naturels qui parlent comme le commun des hommes. Je ne sais pas pourquoi il y a tant d'honnêtes gens qui les estiment. Cela étoit fort bon à Athènes et à Rome, où tout le monde étoit confondu; et c'est pourquoi Soorate dit à Alcibiade que le peuple est un excellent maître de langue. Mais à Madrid nous avons un bon et un mauvais usagé , et nos courtisans s'expriment autrement que nos bourgeois. Tu peui m'en croire ; enfin notre style nouveau l'emporte sur celui de nos antagonistes. Je veux par un seul trait te faire sentir la différence qu'il y a de la gentillesse denotre diction à la pUtitude de la leur. Ils diroient, par exemple, tout uniment , Les intermèdes embellissent *u?te co^ medie\ et nous, nous disons plus joliment. Les intermèdes font beauté dans une comédie. Remarque bien c^Jbnt beauté. En sens-tu tout le brillant, toute la délicatesse, tout le mignon?
J'interrompis mon novateur par un éclat de rire. Va, Fabrice, lui dis-je, tu es un original avec tpn langage précieux. Et toi, me répondit-il, tu n'es qu'une bête
" Autre trait plus direct contre le style recherché et à prétention du père Berruyer , de Tabbé Houtteville , etc.