LE LEVRIER DE MAGNUS
Tels, maître, esclaves, chien, par le fracas affreux De la tempête qui se déchaîne et qui pleure, Veillent, cette nuit-là, sans se parler entre eux.
Qu'attendent-ils au fond de l'antique demeure? Serait-ce point quelque jugement sans merci Qui se doit accomplir quand arrivera l'heure?
A quoi songe le vieux duc Magnus? A ceci:
Un chevalier Croisé, vers l'orient de Tarse, Pousse un cheval plaqué de bardes de métal. Qui souffle en s'éventant avec sa queue éparse.
Sans guide ou compagnon, loin du pays natal, L'aventurier, tenace et résolu dans l'âme, S'en va par le désert à tous les siens fatal.
Le ciel en fusion verse sa morne flamme
Sur les longs sables roux qu'il inonde et qu'il mord.
Mer stérile, sans fin, sans murmure et sans lame.
L'immobile soleil emplit l'espace mort, Et fait se dilater, telle qu'une buée.
L'impalpable poussière où l'horizon s'endort.
Nulle forme, nul bruit. Toute ombre refluée S'est enfuie au delà de l'orbe illimité : La solitude est vide, et vide la nuée.
Ce Chevalier de la Croix rouge est seul resté Des guerriers qu'abritait sous sa large bannière L'Empereur qui dompta le Lombard révolté.
Or, César a donné sa bataille dernière;
Le grand Germain, faucheur des générations,
Un soir, a disparu dans l'antique rivière.
Sa gloire, sa puissance et ses ambitions Gisent lugubrement sous cette eau glaciale Qui recèle à jamais le Roi des nations.
On n'a point retrouvé sa chair impériale; Et ses margraves, loin du sinistre Orient, Pleins de hâte, ont mené leur fuite déloyale.
Quelques-uns, d'un rang moindre et d'un cœur plus croyai Devant Ptolémaïs, qu'ils nomment Saint-Jean d'Acre, Ont joint Plantagenet, l'Angevin effrayant.
Le Roi fauve a pris Chypre au vol de sa polacre, Et, frayant son chemin vers les Murs bienheureux, Traque, là-bas, les Turks qu'il assiège et massacre.
Pour Magnus, dédaignant le retour désastreux
Ou le Saint Temple, il va conquérir, par le monde,
Quelque royaume, ainsi qu'ont fait les anciens preux.