LE LEVRIER DE MAGNOS
Voici la roche fauve au désert embusquée,
Et l'eau vive. Tous deux s'abreuvent à longs traits.
Magnus se couche et dort, la tête décasquée.
Sous l'ombre que midi crible en vain de ses rais, L'étalon dessanglé, dont le ventre bat d'aise. Libre du lourd chanfrein, broute le gazon frais.
Ils reposent ainsi, sauvés de la fournaise. Le temps passe. Dans la pourpre de l'Occident Le soleil plonge enfin, tel qu'une immense braise.
Et, brusquement, la nuit succède au jour ardent.
Le désert allégé soupire. Est-ce l'hyène
Et le chacal qui font, là-bas, ce bruit grondant?
Quel est ce tourbillon spectral qui se déchaîne? Certes, ce ne sont pas cham.eaux et chameliers Pérégrinant, selon la coutume ancienne.
Non ! c'est un sombre vol de cinq cents cavaliers, Pirates du désert, vivant Sémoûn qui rôde, Jour et nuit, à travers les sables familiers.
L'œil et l'oreille au guet, ils s'en vont en maraude; L'yatagan sans gaine au flanc et lance en main, Ils viennent, soulevant la poussière encor chaude.
Sinistres, haillonneux, et n'ayant rien d'humain, Toutleurestbon,chrétiens, croyants, hommes et bêtes, Forteresse ou couvent qui barre leur chemin.
Puis, des rocs, leur repaire, ils regagnent les crêtes. Outre le lourd butin, emportant au pommeau De la selle saignante un chapelet de têtes.
C'est une écume de toute race, un troupeau Carnassier de soudards chrétiens, de Juifs, de Druses, Et d'Arabes qui n'ont que les os et la peau.
L'un descend du Taurus ou des gorges abstruses
De l'Horeb, celui-ci du Liban, celui-là
Des coteaux du vieux Rhin, cet autre des Abruzzes.
La soif de l'or et du meurtre les assembla. Transfuges, renégats, bandits, lèpre vivante, Ils approchent par bonds rapides, les voilai
Le noble destrier, qui de loin les évente, Élargit ses naseaux, gonfle son col dressé. S'irrite de l'odeur et hennit d'épouvante.
Magnus, sans s'abriter du heaume délacé. Saisit sa masse, crie et frappe, assomme et tue, Et, saignant de la nuque aux pieds, git terrassé.
C'est en vain qu'à lutter encore il s'évertue :
Sa tête tourbillonne, et l'ombre emplit ses yeux ;
La rumeur des chevaux et des hommes s'est tue.
Est-ce la mort qui vient? Satan, sombre et joyeux, Va-t-il rompre à jamais tant de force charnelle, Tant de désirs sans frein d'un cœur ambitieux?