LE LEVRIER DE MAGNUS. I
Est-ce lui qui déjà l'emporte sur son aile,
Qui l'étreint de sa griffe, et souffle par instants
Dans ses os l'avant-goùt de la flamme éternelle?
Rien ! plus rien ! Un soupir des poumons haletants, Un vertige, un espace immense, une nuit noire. Magnus oublie, il part, et s'en va hors du temps.
Ainsi, comme du haut d'un âpre promontoire
On voit l'horizon vaste au loin se déployer,
Le vieux Duc songe aux jours lointains de son histoire.
Il marche, le front bas, aux lueurs du foyerj Tel qu'un morne lion qui tourne dans sa cage, Heurtant les durs barreaux qu'il ne saurait broyer.
Le vent hurle toujours au dehors et fait rage. Les Muets sont toujours debout. Sur le pavé De l'âtre, le Chien noir cligne son œil sauvage.
Magnus se souvient-il, ou bien a-t-il rêvé
Qii'en ses veines la mort mit un frisson de glace?
Il ne sait. Il poursuit le songe inachevé.
Quel éblouissement inattendu l'enlace?
Une tente aux longs plis de soie, aux cordes d'or;
De somptueux coussins posés de place en place ;
Des cassolettes où l'ambre qui fume encor
Unit son tiède arôme aux frais parfums des roses,
Filles des chauds soleils de Perse et de Lahor ;
En leurs gaines d'argent tordant leurs lames closes, Des sabres, des poignards aux courts pommeaux polis. Constellés de saphirs et de diamants roses;
De grands bahuts ouverts et jusqu'au bord empl D'un étincellement de pièces métalliques, Besans, schiqels, sequins, aigles à fleurs de lys
D'éclatants ostensoirs, des coffrets à reliques. Des chandeliers d'autel, des mitres et des croix, Et des chapes de prêtre et des éphods bibliques.
Or, lui-même, vêtu tel que les anciens rois D'Orient, est assis, couvert de pierreries, Sous cette vaste tente aux splendides parois.
Il a conquis son rêve, et sur les deux Syries La terreur de son nom plane sinistrement. Comme un oiseau de proie autour des bergeries.
Il a tout renié, l'honneur et le serment Du chevalier, le nom et la foi des ancêtres; Il règne par l'embûche et par regorgement.
Les bandits qui l'ont pris, voleurs, apostats, traîtres, L'ont fait roi du pillage et dieu des Assassins, Ayant Luxure, Orgueil et Cruauté pour prêtres.
Mieux que Scheikhs de tribus et Soudans sarrasins, Il a de grands harems pleins de femmes fort belles Que surveille un troupeau d'eunuques Abyssins ;