‹ Œuvres de Leconte de Lisle (volume 2)Chapitre 26 sur 46 · LE LEVRIER DE MAGXUS. I · texte numérisé non relu

LE LEVRIER DE MAGXUS. I

Mais, à l'heure où chacun doit payer ce qu'il doit,

Tu sentiras couler l'Opale vengeresse,

Et mon spectre à Satan t'emportera tout droit.

Moi, j'ai vécu. La mort devant mes yeux se dresse. Que tout mon sang te marque à la face, assassin [ Et que Dieu, s'il se peut, pardonne à ma détresse! —

Alix, alors, avant qu'il rompe son dessein. Saisissant une dague aux parois arrachée, Se l'enfonce d'un coup rapide dans le sein.

Telle tu la revois, immobile et couchée

Sur la peau de lion de ta tente, ô Vieillard !

Ce sang, ce sang ! ton âme en est toujours tachée.

C'est en vain que le temps, de son épais brouillard, Voile de tes forfaits l'infamie et le nombre : Alix, sanglante et morte, habite ton regard !

Et, par surcroît, dès l'heure inexpiable et sombre Où, se frappant soi-même, elle a perdu le Ciel, Quatre autres visions accompagnent ton ombre.

Nuit et jour, accroupi, silencieux, et tel Que le voilà, le noir Lévrier te regarde. Rien ne t'a délivré de ce Chien immortel !

Que de fois ton poignard, plongé jusqu'à la garde, Vainement a troué cette insensible chair, Vapeur mystérieuse et commise à ta garde !

Cet œil féroce où flambe un reflet de l'Enfer, Où que tu sois, que tu veilles ou que tu dormes. Te traverse le cœur d'un immuable éclair.

Et trois Ombres encor, trois Sarrasins difformes, Debout, devant ta face, avec le rire aux dents, Te dardent fixement leurs prunelles énormes !

Ce Lévrier, ces trois spectres, ces yeux ardents. Hors toi, nul ne les voit, nul ne sait le supplice Qui te laisse impassible et te ronge au dedans.

Çà et là, pour leurrer le Diable et sa malice, Tu vas et viens, pillant, tuant; sur ton chemin Toujours la Vision implacable se glisse.

Tu ne peux arracher ni l'anneau de ta main Ni la sourde terreur de ton âme, et tu rêves : Que va-t-il m'arriver cette nuit, ou demain?

Et, semblables aux flots qui vont battant les grèves, Du temps inépuisable écumes d'un moment, S'accumulent sur toi, Magnus, les heures brèves.

Ta puissance, ton or, l'horrible enivrement

De tes forfaits, n'ont pu combler ton cœur, abîme

De songes effrénés, ta joie et ton tourment.

Comme un homme debout sur quelque haute cime, Et qui chaïuelle au bord de gouffres entr'ouverts, Le vertige t'étreint, et son horreur t'opprime.

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