LE LÉVRIER DE M A GNU S
Enfin, las, assouvi des torrides déserts,
Un suprême désir s'éveille dans ton âme
De voir couler le Rhin entre ses coteaux verts.
L'ancien pays longtemps oublié te réclame ; Tu voudrais enfouir au donjon des aïeux Les trésors amassés durant ta vie infâme.
Tous les hommes étant, quoique fort envieux, Lâches et vils devant quiconque a la richesse, Ton or taché de sang éblouira leurs yeux !
Mais comment échapper à ta horde? Sans cesse Tu songes à cela, sombre et vieux prisonnier De la bande de loups que tu mènes en laisse.
Ces Dieux-là, tu ne peux du moins les renier;
Une chaîne infernale à ton destin les lie.
Oh J les exterminer d'un coup, jusqu'au dernier!
Fuir cette terre horrible et de terreurs emplie. Et, feignant le retour pieux au sol natal, Jouir de tant de biens dont la source s'oublie I
Or, une nuit, tandis que le spectre fatal, Le Chien muet, hantait ta paupière fermée, Tu t'éveilles bien loin du monde oriental.
Qu'est-ce donc ? Ce n'est plus la tente accoutumée. Dors-tu, Magnus? Es-tu couché dans ton linceul? Quels sont ces murs massifs et hauts, noirs de fumée?
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Vois ! c'est la salle antique où mourut ton aïeul 1 Écoute ! c'est le vent dans la tour écroulée Où le hibou hulule, et qu'il habite seul ;
C'est le Rhin qui murmure et fuit dans la vallée, Sous le roc d'où, jadis, vers la tombe d'un Dieu, Comme l'aigle au matin, tu pris ton envolée.
Par où, comment, Vieillard, revins-tu dans ce lieu? Tu ne sais, si ce n'est que ta chair est vivante. Tes démons familiers ont accompli ton vœu !
Ici, tels qu'autrefois sur la face mouvante
Du désert, ils sont là, tous quatre, le Chien noir
Et les trois Sarrasins, ta secrète épouvante.
Oh ! s'arracher les yeux pour ne plus les revoir ! S'engloutir dans la nuit solitaire et profonde. Dans l'oubli de la vie et de son désespoir !
Pareil à Laquedem qui marche et vagabonde, Sans but et sans repos, et toujours haletant, Faut-il attendre autant que durera le monde ?
Où sont-ils, pour bénir l'irrémissible instant. Tous ces moines, ces vils mâcheurs de patenôtres, Gorgés par tes aïeux de tant de biens pourtant?
Te voyant misérable et seul, les bons apôtres
Ke donnent rien pour rien, et savent, tour à tour,
Damner les uns pour mieux vendre le Ciel aux autres.
LE LEVRIER DE MAG>fÛS. 157
Puisse Satan griller ces ladres dans son four Septante fois chauffé de soufre et de bitume, Dusses-tu, s'il le faut, les y rejoindre un jourl
Plein d'anciens souvenirs, de haine et d'amertume, Ainsi le duc Magnus, devant l'âtre enflammé, Songe, allant et venant, comme il en a coutume,
Dans son rêve sinistre à jamais enfermé.
Au travers de la nuit qu'un reflet blême éclaire, La tempête, qui pousse un hurlement plus fort, Semble déraciner le donjon séculaire.
Un fracas à troubler dans le sépulcre un mort ! Le duc Magnus s'assied sur l'escabelle, à l'angle Du foyer, clôt les yeux, et rêve qu'il s'endort.
Quel sommeil ! Plus heureux sur son grabat de sangle, Le misérable serf, harassé, maigre et nu, Meurtri par le collier de cuivre qui l'étrangle I
Lui, du moins, peut rêver qu'en un monde inconnu. En un Ciel ignorant l'opprobre et l'esclavage. Un jour, il montera, libre et le bienvenu l
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Et plus heureux aussi le mendiant sauvage Qui dort, repu parfois, et sans penser à rien. Sous quelque porche, ou sur le fumier du village!
Des fantômes hideux, d'un vol aérien, Enveloppent Magnus, comme les sauterelles Que l'été multiplie au désert Syrien.
Ces apparitions, formes surnaturelles,
Moines, turks, prêtres, juifs, femmes de tout pays.
Les bras roidis vers lui, se le montrent entre elles.
Tous ceux qu'il a connus, reniés et trahis, Dépouillés, égorgés, les voici ! C'est la foule De ses mauvais désirs soixante ans obéis.
Leur tourbillon s'accroît, se presse, se déroule, Et chacun d'eux l'asperge, avec un souffle chaud, Du sang infect et noir qui de leurs lèvres coule.
Leurs cris, parmi le vent furieux, et plus haut. L'assourdissent, pareils aux clameurs enragées De soudards écumants qui montent à l'assaut.
Il voit le flamboiement des villes saccagées. Et se tordre, pendant l'inoubHable nuit, Les Nonnes du Carmel lâchement outragées.
Puis cela se confond, passe, et s'évanouit ; Mais, cette vision à peine dissipée, Quelque chose de plus efi'royable la suit.