‹ Œuvres de Leconte de Lisle (volume 2)Chapitre 28 sur 46 · LE LÉVRIER DE MAGNUS · texte numérisé non relu

LE LÉVRIER DE MAGNUS

Devant sa face froide et de sueur trempée,

Le Chien mystérieux, se redressant soudain.

Lui darde au cœur des yeux aigus comme une épée.

La Bête se transforme en un visage humain, En un corps revêtu d'une robe de burej Blanche et noire, selon le rituel romain.

■Et Alagnus reconnaît cette pâle figure ; Il entend cette voix qui, jadis, supplia. Par la Vierge et les Saints, son âme altière et dure.

C'est Elle ! c'est l'Abbesse Alix ! Ciel ! Il y a Bien des jours, bien des ans, un siècle, qu'elle est morte. Que veut-elle à celui qui jamais n'oublia ?

Pourquoi le fer sanglant, la dague qu'elle porte Au cœur? et ce stigmate à son front triste et beau? Or, le spectre d'Alix lui parle de la sorte :

— Magnus ! ma chair mortelle et tombée en lambeau, Cette chair que ton crime a faite ta complice, Ne gît plus insensible au fond de son tombeau.

Afin que le Décret éternel s'accomplisse. Afin que, pure encore, elle en puisse sortir, Elle se purifie au feu d'un long supplice.

Et mon âme, qui souffre avec mon corps martyr, A reçu mission d'éveiller dans la tienne L'incessante terreur qui mène au repentir.

Car tes crimes n'ont point tué ta foi chrétienne, Et, pour braver le Dieu terrible que tu crois, Tu n'as que ton orgueil têtu qui te soutienne.

O malheureux ! l'Enfer entr'ouvre ses parois !

Donne à Jésus trahi ta minute suprême,

Pousse un cri de détresse au Rédempteur en croix!

Sinon, meurs, renégat, qui te mens à toi-même, Que ma pitié veilla tant de nuits et de jours. Mettant une épouvante après chaque blasphème !

Mais, avant de tomber au Gouffre, et pour toujours. Vois ces noirs Sarrasins, ces compagnons funèbres, Debout contre ton mur, roides, muets et sourds.

Ce sont les trois Démons qui hantent tes ténèbres. —

Et Magnus obéit, et les regarde, et sent

Comme un frisson d'horreur le long de ses vertèbres.

Un d'eux rampe vers lui, sordide et grimaçant. L'œil chassieux, ayant dix griffes qu'il hérisse. Et se rongeant la chair des bras en gémissant :

— Reconnais-moi, Magnus! Je suis ton Avarice! Si l'eau de l'océan était de l'or fondu. Je boirais l'océan jusqu'à ce qu'il tarisse !

Viens ! nous boirons cet or bouillant qui nous est dû ! — L'autre Démon, armé d'un fer visqueux qui fume, y lèche un sang humain fraîchement répandu ;

Page 1