‹ Œuvres de Leconte de Lisle (volume 2)Chapitre 29 sur 46 · LE LÉVRIER DE MAGNUS. I4I · texte numérisé non relu

LE LÉVRIER DE MAGNUS. I4I

— Ma haine est sans merci pour tous, ma rage écume,

Et mon cœur monstrueux fait sa félicité

Des membres que je tranche ou que le feu consume.

J'aime l'horrible cri mille fois répété

Du païen torturé, du Juif qu'on écartelle.

Reconnais-moi, Magnus ! Je suis ta Cruauté ! —

Le troisième Démon, spectre d'une horreur telle due Gomorrhe en a seule entrevu d'approchant. Se révèle dans son infamie immortelle.

Larve, chacal, crapaud, vil, immonde et méchant, Suant l'obscénité sans honte et sans mesure , \\ se dresse, se tord, et bave en se couchant.

Chacun de ses regards est une flétrissure,

Son aspect souillerait la splendeur du ciel bleu :

— Reconnais-moi, Magnus ! Vois ! je suis ta Luxure!—

Le vieux Duc gronde et dit : — Par Satan, ou par Dieu ! La vision de ces trois monstres est fort laide ; Mais suis-je donc un pleutre à trembler pour si peu?

Est-ce à moi de blêmir et de crier à l'aide Quand un spectre de nonne une nuit m'apparaît? Le réveil va chasser le songe qui m'obsède.

Magnus! Magîius ! le Feu dévorateur est prêt: L'Opale coule autour de ton doigt qu'elle enflamme. Oh ! Repens-toi ! Préviens l'irrévocable Arrêt,

— ^Non ! dit Magnus. Pourquoi Dieu m'a-t-il forgé l'âme De façon qu'elle rompe et ne puisse ployer? Puisqu'il l'a faite ainsi, qu'il en porte le blâme 1 —

Il dit cela ! La gueule immense du foyer S'embrase plus béante, et plus rouge flamboie; Et les souches de chêne y semblent tournoyer.

Une Griffe en jaillit, avide de sa proie, Saisit l'homme à la gorge irrésistiblement. Et rentre, au rire affreux de l'infernale Joie.

Le roc tremble. La foudre, en un rugissement. Éclate. Le donjon, comme une nef qui sombre, Tressaille, se lézarde, et croule tout fumant.

Et c'est pourquoi, depuis, après des ans sans nombre. Quand souffle, aux nuits d'hiver, l'ouragan furieux. On voit, sur le rocher où gît l'ancien décombre,

Errer un grand Chien noir qui hurle aux mornes cieux.

Le frais matin dorait

jLe frais matin dorait de sa clarté première La cime des bambous et des gérofliers.

Oh ! les mille chansons des oiseaux familiers Palpitant dans l'air rose et buvant la lumière !

Comme lui tu brillais, 6 ma douce lumière,

Et tu chantais comme eux vers les cieux familiers I

A l'ombre des letchis et des gérofliers,

C'était toi que mon cœur contemplait la première.

Telle, au Jardin céleste, à l'aurore première, La jeune Eve, sous les divins gérofliers. Toute pareille encore aux anges familiers, De ses yeux innocents répandait la lumière.

Î44 POÈMES TRAGIQUEè.

Harmonie et parfum, charme, grâce, lumière. Toi vers qui s'envolaient mes songes familiers, Rayon d'or effleurant les hauts gérofliers, O lys, qui m'as versé mon ivresse première I

La Vierge aux pâles mains t'a prise la première, Chère âme ! Et j'ai vécu loin des gérofliers, Loin des sentiers charmants à tes pas famiHers, Et loin du ciel natal où fleurit ta lumière.

Des siècles ont passé, dans l'ombre ou la lumière, Et je revois toujours mes astres familiers, Les beaux yeux qu'autrefois, sous nos gérofliers, Le frais matin dorait de sa clarté première 1

Le calumet du Sachem

J-.ES cèdres et les pins, les hêtres, les érables, Dans leur antique orgueil des siècles respecté, Haussent de toutes parts avec rigidité La noble ascension de leurs troncs vénérables Jusqu'aux dômes feuillus, chauds des feux de l'été.

Sous l'enchevêtrement de leurs vastes ramures La terre fait silence aux pieds de ses vieux rois. Seuls, au fond des lointains mystérieux, parfois. Naissent, croissent, s'en vont, renaissent les murmures Que soupire sans fin l'âme immense des bois.

Transperçant çà et là les hautes nefs massives, Dans l'air empli d'arôme immobile et de paix, L'invisible soleil darde l'or de ses rais. Qui sillonnent d'un vol grêle de flèches vives La sombre majesté des feuillages épais.

Les grands Élans, couchés parmi les cyprières, Sur leurs dos musculeux renversent leurs cols lourds; Les panthères, les loups, les couguars et les ours Se sont tapis, repus des chasses meurtrières. Au creux des arbres morts ou dans les antres sourds.

Écureuils, perroquets, ramiers à gorge bleue Dorment. Les singes noirs, du haut des sassafras, Sans remuer leur tête et leurs reins au poil ras, A la branche qui ploie appendus par la queue, Laissent inertement aller leurs maigres bras.

Les crotales, lovés sous quelque roche chaude, Attendent une proie errante, et, par moment, De l'ombre où leurs fronts plats s'allongent lentement, Le feu subtil de leurs prunelles d'émeraude Luit, livide, et jaillit dans un pétillement.

Assis contre le tronc géant d'un sycomore. Le cou roide, les yeux clos comme s'il dormait, Une plume d'ara, jaune et pourpre, au sommet Du crâne, le Sachem, le dernier Sagamore Des Florides, est là, fumant son calumet.

Page 1