‹ Œuvres de Leconte de Lisle (volume 2)Chapitre 33 sur 46 · LES INQUIÉTUDES DE DON' SIMUEL · texte numérisé non relu

LES INQUIÉTUDES DE DON' SIMUEL

Le Roi dit : — C'est au mieux. Nous agréons tes offres, Émyr! Nous te rendrons ton trône sans délais. J'en jure Dieu! Donc, toi, tes compagnons, tes coffres, Entrez. Ma ville est vôtre, et vôtre mon palais. —

Don Simuel Lévi, sachant l'âme du Maître, Est tout rasséréné de connaître ceci.

Pour le rapace Roi de Castille, promettre N'est pas tenir. Le Juif, très humble, parle ainsi:

—C'est tout un monceau d'or que Votre Grâce hébergel Tuez l'homme et prenez le trésor en entier. Sire !— Le Roi sourit :— Par Saint Jacque et la Vierge l Maître Juif, le conseil est d'un bon argentier.

Au fait, tenir parole à de tels païens, qu'est-ce, Sinon trahir l'Église et les Saints mes patrons? Donc, Simuel, s'il est quelque coin dans ma caisse Qui soit vide, n'en prends souci : nous l'emplirons 1

Au lever du soleil, Séville, haut perchée Sur les murailles, sur les arbres, sur les toits, Contemple la grand'lice où font leur chevauchée De joutes et de jeux les chevaliers courtois.

Contre autant de poteaux plantés de place en place, Abou-Sayd et ses compagnons, bras et flancs Liés de chanvre, aux cris vils de la populace. Immobiles, sont là, nus et déjà sanglants.

Devant eux, et par bonds de sa jument de Perse, Don Pedro court, ayant, à l'arçon suspendu, Un faisceau de djerrids aigus dont il les perce, Joyeux que nul des traits dardés ne soit perdu.

Enfin, clouant TÉmyr d'un dernier coup, il crie : — Ceci te convient mieux qu'un trône Grenadin, Chien maudit! — Roi! petite est ta chevalerie, Dit le Maure, tranquille, en crachant de dédain.

C'était écrit. Allah donne à chacun sa tâche : Tu devais m'égorger pour me voler mon bien. Je suis content qu'un roi chrétien ne soit qu'un lâche, Et, comme j'ai vécu, je meurs debout. C'est bien. —

Don Simuel, pendant ceci, suppute et pèse Sequins et diamants, perles et dinars d'or. Il fait sa part, il rit, et son trouble s'apaise, Car cette bonne aubaine a comblé le Trésor.

Le Romance de Don Fadrique

Cn CHEMISÉ d'acier du col à la cheville, Et le long manteau blanc de l'Ordre par-dessus. Avec dix chevaliers d'un sang très noble issus, Don Fadrique s'en vient de Coïmbre à Séville.

Le jeune Maître, né de Doiïa Léonor, Sur sa mule à grelots précède l'équipée, En silence et songeur, laissant pendre l'épée Contre ses pieds maillés et ses éperons d'or.

Don Pedro l'a mandé par lettre expresse et brève, Pour qu'il le vienne joindre en hâte au Vieux-Palais, Vu que la chose est grave et ne veut nuls délais, Le Maure, en algarade, ayant rompu la trêve.

S'il est vrai, tout est bien. Mais voici, d'autre part, Que son dogue, très doux et très joyeux naguère, A mordu les naseaux de son cheval de guerre, Et hurlé de façon lamentable au départ.

Le présage est mauvais, sans conteste, et mérite Qu'on y songe. De plus, au gué du fleuve, un soir, En se courbant sur l'eau sombre, il a laissé choir Hors la gaine et perdu sa dague favorite.

En sus, le Roi son frère est dangereux aux siens : Sa merci n'est pas franche et sa haine est tenace; Rarement il oublie et jamais ne menace. D'autant plus rancunier que les torts sont anciens.

Lui, Fadrique, pourtant, n'a-t-il point, pour son compte Depuis lors, et fidèle au pardon octroyé, Suivi de l'Ordre entier, bravement guerroyé

Contre le Grenadin, l' Aragon et le Comte?

Sa conscience est nette, et. Saint Jacques aidant, Qu'est-ce que le danger? Rien, pour qui le méprise. Sans doute Don Pedro le requiert sans traîtrise. Le Maitre songe ainsi, soucieux cependant.

De la plaine au coteau, durant douze journées. Sous les chênes touffus, par les sentiers pierreux, Avec ses chevaliers qui devisent entre eux. Il fait sa route, allant où vont ses destinées.

Le romance de don fadrique. ibi

Au treizième midi, dans l'air chaud de parfums, Apparaissent les tours, la cathédrale neuve, Les mâts banderoles hérissant le grand fleuve Et le vieil Alcazar des Khalyfes défunts.

Sous la poterne basse à voussure de brique,

Un clerc tonsuré sort de l'ombre brusquement,

Saisit la mule au mors d'un geste véhément,

Et dit : — Par tous les Saints, retournez, Don Fadrique I

Sire Maître, pour Dieu ! n'allez pas plus avant ! Mieux vaudrait traquer, nu, le loup dans son repaire.

— Q.u'est-ce à dire ? Quittez le mors, quittez, bon Père.

— Si Votre Grâce y va, n'en sortirez vivant!

— Ce serait chose lâche et guet-apens insigne;

Le Roi mon frère est juste, et non point si mauvais. Il m'aime, il me convie en sa ville, et j'y vais. — Cela dit, le chien hurle et le prêtre se signe.

Don Fadrique descend dans la grand'cour d'honneur. On verrouille la porte afin que nul n'en sorte; Et le chef des massiers vient, et dit de la sorte ;

— Notre Sire le Roi vous mande seul, Seigneui

— Pero Lopez, laissez entrer mes Riches-hommes; Ce sont bons chevaliers fidèles et prudents.

— Ils logeront dehors, et vous. Maître, au dedans. Le mieux est d'obéir au Roi, tant que nous sommes.

l62 tOÈMES TRAGIQUES.

Or, Don Pedro s'avance au balcon, et d'en haut S'écrie : — A la maie heure êtes venu vous mettre Entre mes mains, Bâtard ! Lopez, tuez le Maître ! - L'autre lève sa masse et frappe comme il faut.

Fadrique, chancelant, veut dégainer sa lame; Mais la masse de fer est brandie à nouveau, Retombe, rompt la nuque, écrase le cer\'eau, Et le sang noir écume et fait ruisseler l'âme.

— Lopez ! Coupez la tête, et laissez le tout là, Dit Don Pedro, Justice est faite, et félonie De ce Bâtard, du moins, bien et dûment punie. - Puis le Roi va diner avec la Padilla.

La salle est haute, étroite et fraîche, à demi close De gaze diaphane et d'un treillis léger; Et, de l'aurore au soir, la fleur de l'oranger Y mêle son arôme à celui de la rose.

La terrasse mauresque, aux trèfles ajourés, Domine les jasmins et les caroubiers sombres Qui jettent, çà et là, de lumineuses ombres Où palpitent des vols de papillons pourprés.

Le bon Roi de Castille et la femme qu'il aime Dinent là, tous deux, gais, amoureux, sans souci. Un hurlement lugubre éclate. Qu'est ceci? Le page qui leur verse à boire en devient blême.

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