LA PAIX DES DIEUX
Alors le Compagnon vigilant de ses rêves
Lui dit : — Reste, insensé ! Tu plongerais en vain
Au céleste océan qui n'a ni fond ni grèves.
C'est dans ton propre cœur qu'est le Charnier divin.
Là sont tous les Dieux morts, anciens songes de l'Homme, Qu'il a conçus, créés, adorés et maudits, Evoqués tour à tour par ta voix qui les nomme. Avec leurs vieux enfers et leurs vieux paradis.
Contemple-les au fond de ce cœur qui s'ignore, Chaud de mille désirs, glacé par mille hivers. Où dans l'ombre éternelle et l'éternelle aurore Fermente, éclate et meurt l'illusoire univers.
Regarde-les passer, ces spectrales Images De peur, d'espoir, de haine et de mystique amour, A qui n'importent plus ta foi ni tes hommages. Mais qui te hanteront jusques au dernier jour. —
Et l'Hôte intérieur qui parlait de la sorte. Au gouffre ouvert de l'âme et des temps révolus Évoqua lentement, dans leur majesté morte. Les apparitions des Dieux qui ne sont plus.
Et l'Homme se souvint des jours de sa jeunesse, Des heures de sa joie et des tourments soufferts. Saisi d'horreur, tremblant que le passé renaisse Et, forçat libre enfin, pleurant ses premiers fers.
DERNIERS rOEMES,
Comme un blême cortège, à travers la nuit noire, Les Spectres immortels, en un déroulement Multiplié, du fond de sa vieille mémoire. Passèrent devant lui silencieusement.
Or, il vit Ammon-Râ, ceint des funèbres linges, Avec ses longs yeux clos de l'éternel sommeil, Les reins roides, assis entre les quatre singes. Traîné par des chacals sur la nef du Soleil ;
Puis tous ceux qu'engendra l'épais limon du Fleuve : Thoth le Lunaire, Khons, Anubis l'Aboyeur Qui pourchassait les morts aux heures de l'Epreuve, Isis-Hathor, Apis, et Ptâh le Nain rieur;
Puis Ceux qui, fécondant l'universelle fange Par le souffle vital et la vertu du feu, Firent pleuvoir du Ciel les eaux saintes du Gange Et de la mer de lait jaillir le Lotus bleu ;
Et tous les Baalim des nations farouches : Le Molok, du sang frais de l'enfance abreuvé, Halgâh, Cad et Phégor et le Seigneur des mouches. Et sur les Kheroubim le sinistre lahvé ;
Et, près du Tsebaoth, les Aschéras phalliques, Et le squammeux Dahâk aux trois têtes, dardant Telles que six éclairs ses prunelles obliques. Un jet de bave rouge au bout de chaque dent;