LE DERNIER DES M A O U R Y S
Tout un peuple hideux, noir, stupide, crépu,
Y fourmillait, hurlant et nous jetant des pierres ;
Mais qu'étaient de tels chiens entre nos mains guerrières ?
Moins que rien. Mieux armés, d'ailleurs, qu'auraient-ils pu ?
Cela fut balayé comme les feuilles sèches Oui s'en vont tournoyant dans les airs obstrués ; Et, pour ne pas mourir, les guerriers tatoués Mangèrent ces chiens noirs hérissés de nos flèches.
Ce qu'il restait du lâche et vil troupeau ploya La tête sous le faix pesant de l'esclavage. Jusqu'au jour où, grondant sur ce même rivage, Votre fatal tonner-re, ô Blancs, nous foudroya.
Et tous les miens sont morts. Et moi, spectre funèbre D'un Chef vaillant issu d'ancêtres glorieux, Je vais, vous mendiant ma vie, et dans mes yeux L'aile du grand sommeil passe et les enténèbre.
Puisque les nations de l'univers ancien Se dispersent ainsi, Blancs, devant votre face ; Puisque votre pied lourd les broie et les efface ; Si les Dieux l'ont voulu, soit I Qu'il n'en reste rien !
Le murmure se tait qui parlait dans mes songes,
Echo lointain des temps à jamais aboli.
Et je bois l'eau de feu qui me verse l'oubli.
J'ai dit. Vous n'avez point entendu de mensonges. —
Et le vieux Mangeur d'homme, alors, grinça des dents. Nous mordit d'un regard de haine et de famine, Et, brusque, redressant les jarrets et l'échiné, S'en alla, tête basse et les deux bras pendants.
Fa.ntôme du passé, silencieuse image D'un peuple mort, fauché par la faim et le fer. Il s'enfonça dans Tombre où soupirait la mer Et disparut le long de la côte sauvage.
^^fe^'î
A Victor Hugo
l^ORS, Maître, dans la paix de ta gloire! Repose,
Cerveau prodigieux, d'où, pendant soixante ans,
Jaillit l'éruption des concerts éclatants!
Va ! La mort vénérable est ton apothéose :
Ton Esprit immortel chante à travers les temps.
Pour planer à jamais dans la Vie infinie.
Il brise comme un Dieu les tombeaux clos et sourds.
Il emplit l'avenir des Voix de ton génie.
Et la terre entendra ce torrent d'harmonie
Rouler de siècle en siècle en grandissant toujours !
La Prairie
L^ANS l'immense Prairie, océan sans rivages, Houles d'herbes qui vont et n'ont pas d'horizons, Cent rouges cavaliers, sur les mustangs sauvages. Pourchassent le torrent farouche des bisons.
La plume d'aigle au crâne, et de la face au torse Striés de vermillon, arc au poing et carquois Pendu le long des reins par un lien d'écorce. Ils percent en hurlant les bêtes aux abois.
Sous les traits barbelés qui leur mordent les côtes. Les taureaux chevelus courent en mugissant. Et l'aveugle trouée, entre les herbes hautes. Se mouille de leur bave et des jets de leur sang.
LA PRAIRIK. 69
I.n masse épaisse, aux poils épars, toujours accrue, Écrasant blessés, morts, chaparals rabougris. Franchissant les rochers et les cours d'eau, se rue Parmi les râlements d'agonie et les cris.
Au loin, et derrière eux, mais rivés à leurs traces. Les loups blancs du désert suivent silencieux, Avec la langue hors de leurs geules voraces Et dardant de désir la braise de leurs yeux.
Puis tout cela, que rien n'entrave ni n'arrête. Beuglements, clameurs, loups, cavaliers vagabonds. Dans l'espace, comme un tourbillon de tempête. Roule, fuit et s'enfonce et disparaît par bonds.
Le Lac
v^'est une mer, un Lac blême, maculé d'îles
Sombres, et pullulant de vastes crocodiles
Qui troublent l'eau sinistre et qui claquent des dents.
Quand la nuit morne exhale et déroule sa brume.
Un brusque tourbillon de moustiques stridents
Sort de la fange chaude et de l'herbe qui fume,
Et dans l'air alourdi vibre par millions ;
Tandis que, çà et là, panthères et lions,
A travers l'épaisseur de la broussaille noire,
Gorgés de chair vivante et le mufle sanglant,
A l'heure où le désert sommeille, viennent boire;
Les unes en rasant la terre, et miaulant
De soif et de plaisir, et ceux-ci d'un pas lent,
Dédaigneux d'éveiller les reptiles voraces,