CHAPITRE VI
Des nouvelles choses que vit don Cleopbas. et de quelle minière il fut venge de dona Thotnua.
Tournons-nous d’un autre côté , poursuivit Asmodée : parcourons de nouveaux objets. Laissez tomber vos regards sur l'hôtel qui est directement au-dessous de nous , vous y verrez une chose assez rare. C’est un homme chargé de dettes qui dort d’un profond sommeil. Il faut donc que ce soit une personne de qualité? dit Leandro. Justement , répondit le démon. C’est un marquis de cent mille ducats de rente, et dont pourtant la dépense excède le revenu. Sa table et scs maltresses le mettent dans la nécessité de s’endetter; mais cela ne trouble point son repos ; au contraire , quand il veut bien devoir à un marchand , il s’imagine que ce marchand lui a beaucoup d’obligation. C’est chez vous, disoit-il l’autre jour à un drapier, c’est chez tous que je veux désormais prendre à crédit ; je tous donne la préférence.
Pendant que ce marquis goûte si tranquillement la douceur du sommeil qu’il ôte à ses créanciers, considérez un homme qui... Attendez, seigneur Asmodée, interrompit brusquement don Cleopbas ; j’aperçois un carrosse dans la rue , je ne veux pas le laisser passer sans vous demander ce qu'il y a dedans. Chut ! lui dit le boiteux en baissant la voix , comme s’il eût craint d’élre entendu : apprenez que ce carrosse recèle un des plus graves personnages de la monarchie. C’est un président qui va s’égayer chez une vieille Asturienne dévouée à scs plaisirs. Pour n’étre pas reconnu , il a pris la précaution que prenoit Caügula , qui metloit en pareille occasion une perruque pour se déguiser.
Revenons au tableau que je voulois offrir à vos regards quand vous m’avez interrompu. Regardez, tout au haut de l’hôtel du marquis, un homme qui travaille dans un cabinet rempli de livres et de manuscrits. C’est peut-être , dit Zambulto, l’intendant qui s'occupe à chercher les moyens de payer les dettes de son maître. Don , répondit le Diable, c'est bien à cela vraiment que s’amusent lis intendants de ces sortes de maisons ! Ils songent plutôt à profiter du dérangement des affaires qu'à y mettre ordre. Ce n'est donc pas un intendant que vous voyez , c’est un auteur : le marquis le loge dans son hôtel , pour se donner un air de prolecieur des gens de lettres. Cet auteur, répli-
qua don Clcophas , est apparemment un grand sujet. Vous allez en juger, repartit le démon. 11 est entouré de mille v olumes , et il en compose un où il ne met rien du sien. Il pille dans ces livres et ces manuscrits ; et quoiqu'il ne fasse qu’arranger et lier scs larcins , il a plus de vanité qu'un véritable auteur.
Vous ne savez pas, continua l’esprit, qui demeure à trois portes au-dessous de cet bôtel? c’est la Chicbona, cette même femme dont j’ai fait une si bonnéle mention dans l’histoire du comte de Belflor. Ah ! que je suis ravi de la voir, dit Leattdro. Cette bonne personne , si utile à la jeunesse , est sans doute une de ces deux vieilles que j’aperçois dans une salle basse. L’une a les deux coudes appuyés sur une table , et regarde attentivement l’autre , qui compte de l’argent. Laquelle des deux est la Cbichona? C’est , dit le démon , celle qui ne compte point. L’autre , nommée la Pcbrada , est une honorable dame de la même profession ; elles sont associées , et elles partagent en ce moment les fruits d’une aventure qu’elles viennent de mettre à fin.
La Pcbrada est la plus achalandée ; elle a la pratique de plusieurs veuves riches à qui elle porte tous les jours sa liste à lire. Qu’appelez-vous sa liste? interrompit l’écolier. Ce sont, repartit Asmodée , les noms de tous les étrangers bien faits qui viennent à Madrid , et surtout des Français. D’abord que cette négociatrice apprend qu’il en est arrivé de nouveaux , elle court à leurs auberges s’informer adroitement de quel pays ils sont, de leur naissance , de lenr taille , de leur air et de leur âge ; puis elle en fait son rapport à ces veuves, qui font leurs réflexions là-dessus; et si le ctcur en dit auxdites veuves , elle les abouche avec lesdils étrangers.
Cela est fort commode et juste en quelque façon , répliqua Kambullo en souriant ; car enfin , sans ces bonnes dames et leurs agentes , les jeunes étrangers qui n’ont point ici de coonoissances perdroient un temps infini à en faire. Mais dites-moi s’il y a de ces veuves et de ces maquignonnes dans les autres pays? Bon , s’il y en a , répondit le l»iteux , en pouvez-vous douter? je remplirais bien mal mes fonctions , si je négligeois d’en pourvoir les grandes villes.
Donnez votre attention au voisin de la Chicbona, à cet imprimeur qui travaille tout seul dans son imprimerie. Il y a trois heures qu’il a renvoyé ses ouvriers. Il va passer la nuit à imprimer un livre secrètement. Eh ! quel est donc cet ouvrage? dit Leandro. Il traite des injures , répondit le démon. Il prouve que la religion est préférable au point d’honneur , et qu’il vaut mieux pardonner que venger une offense. Oh! le maraud d'impri-