NOUVELLE
Roger, roi de Sicile, avoit un frère et une i saur. Ce frère , appelé Mainfroi , se révolta contre i lai , et alluma dans le royaume une guerre qui fut dangereuse et sanglante ; mais il eut le malheur de perdre deux batailles et de tomber entre les mains du roi, qui se contenta de lui ôter la . liberté, pour le punir de sa révolte. Cette clé- | mcnce ne servit qu’à faire passer Roger pour un barbare dans l’esprit d’une partie de ses sujets. Ils
1 Cet épisode de Gil Blas, fondé en partie sur l'histoire, a fait naître deux tragédies : savoir, Trmcrède et Sigumonde.en anglais, par Thompson (le chantre des ! Saisons) ; l'autre, intitulée Manche et Guiscard, par feu ; Saurin. La tragédie anglaise, traduite par La Place, remplit les Merrurcs de France des mois de janvier et février 1701. Saurin l'a imitée. « La dernière
• scène de cette tragédie présente le tableau qui , dans » GW Dlas, excite la curiosité de dona Aurore et occa-
• sione le récit de la nouvelle. L'auteur tragique a suivi
■ presque entièrement la marche du romancier. Enri- ' » que, dont il a fait Guiscard , est de même élevé par
■ SiflTredi ; seulement il n'apprend le secret de sa nais
• sance qu'au moment de la mort du roi. Constance,
• dans la tragédie , est la sœur cl non la nièce du roi
disoient qu’il n’avoit sauvé la vie à son frère que pour exercer sur lui une vengeance lente et inhumaine. Tous les autres, avec plus de fondement, n’imputoient les traitements durs que Mainfroi souffroit dans sa prison qu’à sa sœur Mathilde. Cette princesse avoit en effet toujours haï ce prince, et ne cessa point de le persécuter tant qu’il vécut. Elle mourut peu de temps après lui , et l’on regarda sa mort comme une juste punition de ses sentiments dénaturés.
Mainfroi laissa deux fils ; ils étoient encore dans l’enfance. Roger eut quelque envie de s’en défaire, de crainte que , parvenus à un âge plus avancé, le désir de venger leur père ne les portât à relever un parti qui n’étoit pas si bien abattu qu’il ne pût causer de nouveaux troubles dans l’état. Il communiqua son dessein au sénateur Léontio Siffredi, son ministre, qui ne l’approuva point, et qui , pour l’en détourner, se chargea de l’éducation du prince Enrique, qui étoit l’aîné, et lui conseilla de confier au connétable de Sicile la conduite du plus jeune, qu’on appcloit don Pèdrc. Roger, persuadé que ses neveux seraient élevés par ces deux hommes dans la soumission qu’ils lui dévoient, les leur abandouna, et prit soin luimême de Constance, sa nièce. Elle étoit de l’âge d’Enrique, et fille unique de la princesse Mathilde. Il lui donna des femmes et des maîtres , et n’épargna rien pour son éducation.
Léontio Siffredi avoit un château à deux petites lieues de Païenne, dans un lieu nommé Belmonte. C’étoit là que ce ministre s'attachoit à rendre Enrique digne de monter un jour sur le trône de Sicile. Il remarqua d’abord dans ce prince des qualités si aimables, qu’il s’y attacha comme s’il n’avoit point eu d’enfant : il avoit pourtant deux filles. L’aînée, qu’on nommoit Blanche, plus jeune d’une année que le prince , étoit pourvue d’une beauté parfaite ; et la cadette , appelée Porcie, après avoir en naissant causé la mort de sa mère, étoit encore au berceau. Blanche et le prince Enrique sentirent de l’amour l’un pour l’autre dès qu’ils furent capables d'aimer ; mais ils n’avoient pas la liberté de s’entretenir en par-
• auquel succède Guiscard. Au reste, l'auteur a rendu » tous les autres détails racontés dans la nouvelle , ce > qui l'a obligé de renfermer un grand nombre d’événe-
• menu dans un court espace de temps. •
Extrait de l’avertissemeut qui précède la tragédie (te Blanche et Guiscard.
La pièce de Saurin , jouée pour la première fois le 27 septembre 1163, réussit moins pourtant par le mérite de l'ouvrage que par le talent des acteurs. L'avertissement de I auteur finit par cet aveu modeste :
« Il scroit à souhaiter, pour ceux qui me liront et
■ pour moi, qu'on pût imprimer avec la pièce le jeu
• inimitable de mademoiselle Clairon ; clic n'a jamais
■ été plus admirable. •
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ticulier. Le prince néanmoins ne laissa pas quelquefois d’en trouver l’occasion ; il sut même si bien profiler de ces moments précieux , qu’il engagea la ûlle de Siffrcdi à lui permettre d’exécuter un projet qu’il méditoit. Il arriva justement dans ce temps-là que Léoatio fut obligé , par ordre du roi , de faire un voyage dans une province des plus reculées de Plie. Pendant son absence, Enrique fit faire une ouverture au mur de son appartement qui répondoit à 1a chambre de Blanche. Cette ouverture étoit couverte d’une coulisse de bois qui se fennoit et s'ouvroit sans qu’elle parût, parce qu’elle étoit si étroitement jointe au lambris, que les yeux ne pou voient apercevoir l’artifice. In habile architecte , que le prince avoit mis dans ses intérêts , fit cet ouvrage avec autant de diligence que de secret
L’amoureux Enriquc s’introduisoit par là quelquefois dans la chambre de sa maîtresse ; mais il n’abusoit point de ses boutés. Si elle avoit eu l’imprudence de lui permettre une entrée secrète dans son appartement , du moins ce n’avoit été que sur les assurances qu’il lui avoit données qu’il n’cxigeroil jamais d’elle que les faveurs les plus innocentes. Une nuit il la trouva fort inquiète ; elle avoit appris que Hoger étoit très-malade , et qu'il venoit de mander Siflfredi . comme grand chancelier du royaume , pour le rendre dépositaire de ses dernières volontés. Elle se représentoit déjà sur le troue son cher Enriquc; et, craignant de le perdre dans ce haut rang , cette crainte lui causoit une étrange agitation ; elle avoit même les larmes aux yeux lorsqu’il parut devant elle. Vous pleurez, madame? lui dit-il : que dois-je penser de la tristesse où je vous vois plongée? Scigucur, lui répondit Blauchc, je ne puis vous cacher mes alarmes; le roi votre oncle cessera bientôt de vivre , et vous allez remplir sa place. Quand j’envisage combien votre nouvelle grandeur va vous éloigner de moi , je vous avoue que j’ai de l'inquiétude. Un monarque voit les choses d’un autre œil qu’un amant ; et ce qui faisoit tous ses désirs quand il reconnoissoit un pouvoir audessus du sien , ne le touche «jue foiblemcot sur le trime. Soit pressentiment, soit raison, je sens s’élever dans mon cœur des mouvements qui
1 Ces ouvertures en coulisses, qui communiquent en secret d'un app/ir tenu ni dans un autre, ont élé quel quêtais pratiquées dans le monde ( la cheminée tournante du maréchal de Richelieu), et transportées sur le théâtre avec plus ou moins de succès, mais surtout dans les comédies. U £*prit follrt de llauterorhc est fondé sur cet arlilice, qui produit Jcs scènes plaisantes dans cette comédie, mais qui ne donne lieu ici qu'a des évé nements tragique». Dans la tragédie dt Saurin, Guis card lui-même dit à Blanche ;
J’ai su me procurer une secrète entrée.
BLAS
' m’agitent , et que ne peut canner toute la confiance que je dois à vos bontés. Je ne me défie point de la fermeté de vos sentiments ; je ne me défie que de mon bonheur. Adorable Blanche , répliqua le prince , vos craintes sont obligeantes et justifient mon attachement à vos charmes ; mais l’excès où vous portez vos défiances offense mon amour, et , si je l’ose dire , l’estime que vous me devez. Non , non , ne pensez pas que ma destinée puisse être séparée de la vôtre ; croyez plutôt que vous seule ferez toujours ma joie et mon bonheur. Perdez donc une crainte vaine : faut-il qu’elle trouble des moments si doux? Ah! seigneur, reprit la fille de Lconlio, dès que vous serez couronné , vos sujets pourront vous demander pour reine une princesse descendue d’une longue suite de rois, et dont l'hymen éclatant joigne de nouveaux états aux vôtres; et peut-être, hélas! répondrez-vous à leur attente, même aux dépens de vos plus doux ; vœux. Eh! pourquoi , reprit Enriquc avec emportement , pourquoi , trop prompte à vous tourmenter, vous faire une image affligeante de l'avenir? Si le ciel dispose du roi mon oncle, et me rend maître de la Sicile, je jure de me donner à vous dans Païenne, en présence de toute ma cour. J’en atteste tout ce qu’on reconnoît de plus sacré parmi nous.
Les protestations d’Enrique rassurèrent un peu la fille de Siffrcdi. Le reste de leur entretien roula sur la maladie du roi. Enriquc fit voir la bonté de son naturel; il plaignit le sort de son oncle, quoiqu’il n’eût pas sujet d’en être fort touché ; et I la force du sang lui fit regretter un prince dont la mort lui promcitoit une couronne. Blanche ne savoit pas encore tous les malheurs qui la menaçoient. Le connétable de Sicile, qui l'avoit rencontrée comme elle sortoit de l'appartement de son père , un jour qu’il étoit venu au château de Belmonte pour quelques affaires importantes , en avoit été frappé. Il en fit dès le lendemain la demande à Siffrcdi , qui agréa sa rec lierche ; mais la maladie de Roger étant survenue dans ce tempslà, ce mariage demeura suspendu, et Blanche n’en avoit point entendu parler.
Un matin, comme Enriquc achevoit de s’ha- . billcr, il fut surpris de voir entrer dans son apj parlement Léonlio suivi de Blanche. Seigneur, i lui dit ce ministre, la nouvelle que je vous apporte aura de quoi vous affliger ; mais la consolation qui l’accompagne doit modérer votre douleur. Le roi votre oncle vient de mourir; il vous laisse, par | sa mort , héritier de son sceptre, ta Sicile vous j est soumise. Les grands du royaume attendent vos ; ordres à Palerme : ils m’ont chargé de les rccej voir de votre bouche; et je viens, seigneur, avec ma fille , yuus rendre les premiers et plus sincères