CHAPITRE IV
hommages que vous doivent vos nouveaux sujets. Le prince, qui savoit bien que Roger, depuis deux mois, étoit atteint d’une maladie quile détruisoit peu à peu, ne fut pas étonné de celte nouvelle. Cependant , frappé du changement subit de sa condition, il sentit naître dans soa coeur mille mouvements confus. U réva quelque temps ; puis , rompant le I silence , il adressa ces paroles à Léontio : Sage Siiïredi, je vous regarde comme mon père. Je : ferai gloire de me régler par vos conseils , et vous ! régnerez plus que moi dam la Sicile. A ces mots, s'approchant d'une table sur laquelle étoit une éeritoire , et prenant une feuille blanche, il écrivit sou uom au bas de la page. Que voulez-vous faire, seigneur? lui dit Siiïredi. Vous marquer ma reconnoissanec et mou estime , répondit Enrique. Ensuite ce prince présenta la feuille à Blanche , et lui dit : Recevez, madame, ce gage de ma foi, et de l’empire que je vous donne sur mes volontés. Blanche la prit en rougissant , et lit cette réponse au prince. Seigneur, je reçois avec respect les grâces de mon roi ; mais je dépends d’un père ; et vous trouverez bon , s’il vous plaît , que je remette votre billet entre ses mains , pour en faire l’usage que sa prudence lui conseillera.
Elle donna cflectivemcnt à son père 1a signature d’Enriquc. Alors Siiïredi remarqua ce qui jusqu’à ce moment étoit échappé à sa pénétration. Il démêla les sentiments du prince, et lui dit : Votre majesté n'aura point de reproche à me faire. Je
n'abuserai point de la couliance Mon cher
Léontio, interrompit Enrique, ne craignez point d’en abuser. Quelque usage que vous fassiez de mon billet , j’en approuverai la disposition. Mais allez , coulinua-1-il , retournez i Païenne , , ordonnez-y les apprêts de mon couronnement , et dites à mes sujets que je vais sur vos pas recevoir ic serment de leur fidélité, cl les assurer de mon aiïection. Ce ministre obéit aux ordres de son nouveau maître, et prit avec sa fille le chemin de Païenne.
Quelques heures après leur départ, le prince (vartit aussi de Belmonte , plus occupé de son amour que du haut rang où il alloit monter. Lorsqu'on le vit arriver dans la ville, on poussa mille cris de joie; il entra parmi les acclamations du peuple dans le palais, où tout étoit déjà prêt pour la cérémonie. Il y trouva la princesse Constance vêtue de longs habillements de deuil. Elle paroissoil fort touchée de la mort de Roger. Comme ils se dévoient un compliment réciproque sur la mort de ce monarque , ils s’en acquittèrent l’un cl i’aulre avec esprit , mais avec un peu plus de froideur de la part d’Enriquc que de celle de Constance , qui , malgré les démêlés de leur famille, n'avoil pu baïr ce prime. 11 se plaça sur le
tréne, et la princesse s’assit à ses cotés, sur un fauteuil un peu moins élevé. Les grands du royaume prirent leur place , chacun selon son rang. La cérémonie commença ; et Léontio , comme grand chancelier de l’état et dépositaire du testament du feu roi , en ayant fait l’onverlure , se mit à le lire à haute voix. Cet acte contenoit en substance que Roger , se voyant sans enfant , uotnmoit pour son successeur le fils aîné de Mainfroi , à condition qu’il épouserait la princesse Constance , et que , s’il refusoit sa main , la couronne de Sicile à son exclusion , tomberait sur la tête de l’infant don Pèdre, son frère , à la même condition.
Ces paroles surprirent étrangement Enrique. 11 en sentit une peine incroyable , et cette peine devint encore plus vive lorsque Léontio , après avoir achevé la lecture du testament , dit à toute l’assemblée : Seigneurs, ayant rapporté les dernières intentions du feu roi à notre nouveau monarque , ce généreux prince consent d’honorcr de sa main la princesse Constance sa cousine. A ces mots Enrique interrompit le chancelier. Léontio , lui dit-il, souvenez- vous de l’écrit que Blanche
vous Seigneur , interrompit avec précipitation
Siiïredi , sans donner le temps au prince de s’expliquer, le voici. Les grands du royaume . poursuivit-il en montrant le billet à l’assemblée , y verront , par l’auguste seing de votre majesté , l’estime que vous faites de la princesse , et la déférence que vous avez pour les dernières volontés du feu roi votre oncle.
Ayant achevé ces paroles , il se imç à lire le billet dans les termes dont il l’avait rempli luimême. Le nouveau roi y faisait à ses peuples, dans la forme la plus authentique , une promesse d’épouser Constance , conformément aux intentions de Roger. La salle retentit de longs cris de joie. Vive notre magnanime roi Enrique ! s’écrièrent tous ceux qui étoient présents. Comme on ti’iguoroit pas l’aversion que ce prince avoit toujours marquée pour la princesse, on avoit craint, avec raison, qu’il ne se révoltât contre la condition du testament , et ne causât des mouvements dans le royaume ; mais la lecture du billet, eu rassurant là-dessus les grands et le peuple , excitoit ses acclamations générales qui déchiraient en secret le cœur du monarque.
Constance, qui, par l’intérêt de sa gloire el par un sentiment de tendresse , y prenoit plus de part que personne , choisit ce temps pour l’assurer de | sa reconnoissaocc. Le prince eut beau vouloir se j contraindre ; il reçut le compliment de la prin- | cesse avec tant de trouble, il étoit dans uu si grand désordre , qu’il ne put même lui répondre I ce que la bienséance cxigeoit de lui. Enfin, cé-
dant à la violence qu’il se faisoit , il s’approcha de I ces deux amants, et vouloit prévenir les malheurs
Siffredi , que le devoir de sa charge obligeoit de | se tenir assez près de sa personne , et lui dit tout bas . Que faites-vous, Léontio? L’écrit que j’ai mis entre les mains de votre fille n’étoit point des- j tiué pour cet usage. Vous trahissez
Seigneur, interrompit encore Siffredi d’un ton ferme , songez à votre gloire. Si vous refusez de suivre les volontés du roi votre oncle , vous perdez la couronne de Sicile. U n’eut pas achevé de parler ainsi , qu’il s’éloigna du roi , pour l’empêcher de lui répliquer. Enrique demeura dans un embarras extrême ; il se sentoit agité de mille mouvements contraires. Il étoit irrité coutre Siffredi; il ne pouvoit se résoudre à quitter Blanche ; et partagé entre elle et l’intérêt de sa gloire, il fut assez long-temps incertain du parti qu’il avoil à prendre.
Il se détermina pourtant , et crut avoir trouvé le moyen de conserver la fille de Siffredi sans renoncer au trône. Il feignit de vouloir se soumettre aux volontés de Roger, se proposant , tandis qu’ou solliciterait à Rome la dispense de son mariage avec sa cousine, de gagner par ses bienfaits les grands du royaume , et d’établir si bien sa puissance , qu’on ne pût l’obliger à remplir la condition du testament.
Dès qu’il eut formé ce dessein , il devint plus tranquille; et, se tournant vers Constance, il lui confirma ce que le grand chancelier avoit lu devant toute l’assemblée. Mais , au moment même qu’il se trahissoit jusqu'à lui offrir sa foi. Blanche arriva dans la salle du conseil. Elle y vendit, par ordre de son père , rendre ses devoirs à la princesse; et scs oreilles, en entrant, furent frappées des paroles d’Enriquc. Outre cela Léonlio, ne voulant pas qu’elle pût douter de son malheur, lui dit en la présentant à Constance : Ma fille , rendez vos hommages à votre reine; souliaitez-lui les douceurs d’un règne florissant et d’un heureux hyménée. Ce coup terrible accabla l’infortunée Blanche. Elle entreprit inutilement de cacher sa douleur ; son visage rougit et pâlit successivement, et tout son cor|w* frissonna. Cependant la princesse n’en eut aucun soupçon ; elle attribua le désordre de sou compliment à l’embarras d’une jeune personne élevée dans un désert , et peu accoutumée à la cour. Il n’en fut pas ainsi du jeune roi : la vue de Blanche lui fit perdre contenance, et le désespoir qu’il remarquoit dans ses yeux le mettoit hors de lui-même. Il ne doutoit pas que, jugeant sur les apparences , elle ne le crût infidèle. Il aurait eu moins d’inquiétude s’il eût pu lui parler ; mais comment en trouver les moyens, lorsque toute la Sicile, pour ainsi dire , avoit les yeux sur lui? D’ailleurs, le cruel Siffredi lui en ôta Pcspérancc. Ce ministre, qui lisoit dans le caur de
que la violence de leur amour pouvoit causer dans l’état, fit adroitement sortir sa fille de l’assemblée, et reprit avec elle le chemin de Belmonte, résolu, pour plus d’une raison , de la marier au plus tôt.
Lorsqu’ils y furent arrivés , il lui fit connoitre toute l’horreur de sa destinée. Il lui déclara qu'il l’avoit promise au connétable. Juste ciel ! s’écriat-elle , emportée par un mouvement de douleur que la présence de son père ne put réprimer, à quels affreux supplices réserviez-vous la malheureuse Blanche? Son transport même fut si violent, que toutes les puissances de son âme en furent suspendues. Son corps se glaça ; et, devenant froide et pâle, elle tomba évanouie entre les bras de son père. 11 fut touché de l’état où il la voyoit. Néanmoins , quoiqu’il ressentit vivement scs |>eincs , sa première résolution n’en fut point ébranlée. Blanche reprit enfin ses esprits, plus par le vif ressentiment de sa douleur que par l’eau que Siffredi lui jeta sur le visage ; et, lorsqu’en ouvrant ses yeux languissants elle l’aperçut qui s’empressoil à la secourir : Seigneur, lui dit-elle d’une voix presque éteinte, j’ai honte de vous laisser voir ma foiblessc ; mais la mort, qui ne peut tarder à finir mes tourments, va bientôt vous délivrer d’une malheureuse fille qui a pu disposer de son coeur sans votre aveu. Non , ma chère Blanche , répondit Léonlio , vous ne mourrez point, et votre vertu reprendra sur vous son empire. La recherche du connétable vous fait honneur; c’est le parti le plus considérable de l’état... J’estime sa personne et son mérite, interrompit Blanche ; mais, seigneur, le roi m’avoit fait espérer... Ma fille, interrompit à son tour Siffredi, je sais tout ce que vous pouvez dire là - dessus. Je n’ignore pas votre tendresse pour ce prince, et je ne la désapprouverais pas dans d’autres conjonctures. Vous me verriez même ardent à vous assurer la main d’Enrique, si l'intérêt de sa gloire i et celui de l’étal ne l’obligeoient pas à la donner à Constance. C*cst à la condition seule d’épouser cette princesse que le feu roi l’a désigné son successeur. Voulez-vous qu’il vous préfère à la couronne de Sicile? Croyez que je gémis avec vous du coup mortel qui vous frappe. Cependant, puisque nous ne pouvons aller contre les destinées, faites un effort généreux ; il y va de votre gloire de j ne pas laisser voir à tout le royaume que vous vous ' êtes flattée d’une espérance frivole. Votre sensibilité j pour le roi donnerait même lieu à des bruits dé- | savantageux pour vous, et le seul moyen de vous ! en préserver, c’est d’épouser le connétable. Enfin, Blanche , il n’est plus temps de délibérer. Le roi vous cède pour un trône, il épouse Constance. Le connétable a ma parole; dégagez- la, je vous ' en prie ; cl s’il est nécessaire, pour vous y rcsou-