‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 168 sur 734 · CHAPITRE T. ÎÎS · texte numérisé non relu

CHAPITRE T. ÎÎS

de précipitation que do surprise. Eh quoi! tous n’êtes pas le jeune homme à qui mon frère.... De grâce, seigneur, inlerrompis-je aussi, puisque j’ai commencé un récit fidèle et sincère, daignes m'écouter jusqu'au bout. Il y a huit jours que j’aime votre fille, et que l'amour m’arrête à Mérida. Hier, après vous avoir secouru , je me préparois à vous la demander en mariage ; mais vous me fermâtes la bouche en m’apprenant que vous la destiniez â un antre. Vous me dites que votre frère , en mourant, vous conjura de la donner à Pedrodela Mcinbrilla ; que vous le lui promîtes , et qu’enfin vous étiez esclave de votre parole. Ce discours, je l’avoue, m’accabla, et mon amour, réduit au désespoir, m'inspira le stratagème dont je me suis servi. Je vous dirai pourtant que je me le suis secrètement reproché ; mais j’ai cru que vous me le pardonneriez quand je vous le découvrirais, et quand tous sauriez que je suis un prince italien qui voyage incognito. Mon père est souverain de certaines vallées qui sont entre les Suisses, le Milanais et la Savoie. Je m’imaginois même que vous seriez agréablement surpris lorsque je vous révélerais ma naissance ; et je me faisois un plaisir d’épouz délicat et charmé de la déclarer à Florentine après l’avoir épousée. Le ciel, poursuivisje en changeant de ton , n'a pas voulu permettre que j’eusse tant de joie. Pedro de la Membrilla parait; il faut lui restituer son nom, quelque chose qu'il m’en coûte â le lui rendre. Votre promesse t ons engage à le choisir pour votre gendre ; je ne puis qu’en gémir; je ne puis m’en plaindre : vous devez me le préférer sans avoir égard â mon rang, sans avoir pitié de la situation cruelle où vous m'allez réduire. Je ne vous représenterai point que votre frère n’étoit que l’oncle de votre fille, que vous en êtes le père , et qu’il serait plus juste de vous acquitter envers moi de l’obligation que vous m’avez , que de vous piquer de l’bonneur de tenir une parole qui ne vous lie que foihlcmeot.

Oui , sans doute, cela est bien plus juste, s’écria Jérôme de Moyadas ; aussi je ne prétends point balancer entre vous et Pedro de la Membrilla. Si mon frère Augustin vivoit encore , il no trouverait pas mauvais que je donnasse la préférence à un homme qui m’a sauvé la vie , et , qui plus est , à un prince qui ne dédaigne pas mon alliance et veut bien descendre jusqu’à moi. Il faudrait que je fusse ennemi de mon bonheur , et que j’cosse entièrement perdu l’esprit , si je ne vous donuois pas ma fille , et si je ne pressois pas même un mariage si avantagent pour elle. Seigneur, repris-je, u'agissez point par impétuosité , ne faites rien qu'après une mûre délibération ; ne consultez que vos seuls intérêts; et, mal-

gré la noblesse de mon sang Vous vous mo-

quez de moi , interrompit-il , dois-je hésiter un moment T Non , mon prinre ; et je vous supplie de vouloir bien , dès ce soir . honorer de votre main l’heureuse Florentine. Eh bien ! lui dis-je , soit ; allez vous-même lui porter cette nouvelle et l’instruire de son destin glorieux.

Tandis que le bon bourgeois s'empressoit d’aller dire à sa fille qu'elle avoit fait la conquête d'un prince, Moralès, qui avoit entendu toute la couf vcrsalion , se mit à genoux devant moi , et me dit : Monsieur le prince italien , fils du souverain des vallées qui sont entre les Suisses , le Milanais et la Savoie , souffrez que je me jette aux pieds de votre altesse , pour lui témoigner le ravissement où je suis. Foi de fripon , je vous regarde ranime un prodige. Je me croyois le premier homme dn monde , mais franchement je mets pavillon bas devant vous, quoique vous ayez moins d’expérience que moi. Tu n’as donc plus, lui dis-je, d’inquiétude î Oh ! pour cela , non , répondit-il ; je no crains plus le seigneur Pedro ; qu’il vienne présentement ici tant qu’il lui plaira. — Nous voilà , Moralès et moi , fermes sur nos étriers. Nous commençâmes à régler la route que nous prendrions avec la dot , sur laquelle nous comptions si bien , que si nous l’eussions déjà touchée nous n’aurions pas cru être plus sûrs de l’avoir. Nous ne la tenions pas toutefois encore , et le dénoùment de l’aventure ne répondit pas à notre confiance.

Nous vîmes bientôt revenir le jeune homme de Calatrava. Il étoit accompagné de deux bourgeois, et d’un alguazil, aussi respectable par sa moustache et sa mine brune que par sa charge. Le père de Florentine étoit avec nous. Seigneur de Moyadas , lui dit Pedro , voici trois honnêtes gens que je vous amène : ils me commissent , et peuvent vous dire qni je suis. Oui, certes, s’écria l’algoazi! , je puis le dire ; je le certifie à tous ceux qu’il appartiendra , je von» connois : vous vous appelez Pedro , et vous êtes fils unique de Juan Yelcide la Membrilla ; quiconque ose soutenir le contraire est nn imposteur. Je vous crois , monsieur l’alguazil , dit alors le bon homme Jérôme de Moyadas. Votre témoignage est sacre pour moi , aussi bien que celui des seigneurs marchands qui sont avec vous. Je suis pleinement convaincu que le jeune cavalier qui vous a conduit ici est le fils unique du correspondant de mon frère. Mats que m’importe I Je ne suis plus dans la résolution de lui donner ma fille ; j'ai changé de sentiment.

Oh ! c’est une autre affaire , dit l'alguazil. Je ne viens dans votre maison que pour vous assurer que ce jeune homme m’est connu. Vous êtes certainement maître de votre fille, et l’ou ne saurait

vous contraindre à la marier maigri* vous. Je ne prétends pas non plus , interrompu Pedro . faire violence aux volontés du seigneur Moyadas. qui peut disposer de sa fille comme bon lui semblera ; mais il me permettra de lui demander pourquoi il a changé de sentiment. A-t-il quelque sujet de se plaindre de moi ? Ah ! du moins qu’en perdant la douce espérance d’étre son gendre . j’apprenne que je ne l’ai point perdue par ma faute. Je ne me plains pas de vous , répondit le bon vieillard ; je vous le dirai même , c’est à regret que je me vois dans la nécessité de vous manquer de parole, et je vous conjure de me le pardonner. Je suis persuadé que vous êtes trop généreux pour me savoir mauvais gré de vous préférer un rival qui m’a sauvé la vie. Vous le voyez , poursuivit - il en me montrant , c’est ce seigneur qui m’a tiré d'un grand péril ; et, pour m’excuser encore mieux auprès de vous , je vous apprends que c’est un prince italien qur, malgré l’inégalité de nos conditions, veut bien épouser Florentine, dont il est devenu amoureux.

A ces dernières paroles , Pedro demeura muet et confus. Les deux marchandant* rirent de grands veux , et parurent fort surpris. Mais l’alguazil , accoutumé à regarder les choses du mauvais côté, soupçonna celle merveilleuse aventure d’étre une fourberie où il y avoit à gagner pour lui. 11 m’envisagea fort attentivement ; et comme mes traits, qui lui étoient inconnus , meltoient en défaut sa bonne volonté, il examina mon camarade avec la même attention. Malheureusement pour mon altesse , il reconnut Moralès ; et , se ressouvenant de l’avoir vu dans les prisons de Ciudad-Réal : Ah ! ah ! s’écria-t-il , voici une de mes pratiques. Je remets ce gentilhomme , et je vous le donne pour un des plus parfaits fripons qui soient dans les royaumes et principautés d’Espagne. Allons, bride en main, monsieur l’alguazil, dit Jérôme de Moyadas ; ce garçon , dont vous nous faites un si mauvais portrait, est un domestique du prince. Fort bien , repartit l’alguazil ; je n’en veux pas davantage pour savoir à quoi m’en tenir. Je juge du maître par le valet. Je ne doute pas que ces galants ne soient deux fourbes qui s’accordent pour vous tromper. Je inc connois en pareil gibier ; < t, pour vous faire voir que ces drôles sont des aventuriers , je vais les mener en prison tout à l’heure. Je prétends leur ménager un tête-à-tête avec monsieur le corrégidor ; après quoi ils sentiront que tous les coups de fouet n’ont point encore été donnés. Halte-là, monsieur l’officier, reprit le vieillard , ne poussons pas l’affaire si loin. Vous ne craignez pas, vous autres, messieurs, de faire de la peine à un honnête homme. Ce valet ne sauroit - il être un fourbe , sans que son maître

le soit ? Est-il nouveau de voir des fripons au service des princes ? Vous moquez-vous , avec vos princes? interrompit l’alguazil. Ce jeune homme est un intrigant, sur ma parole, et je l'arrête de par ie roi , de même que sou camarade. J’ai vingt archers à la porte , qui les traîneront à la prison s’ils ne s’y laissent pas conduire de bonne grâce. Allons , mon prince, me dit - il ensuite , marchons.

Je fus étourdi ae ces paroles , ainsi que Morales ; et notre trouble nous rendit suspects à Jérôme de Moyadas, ou plutôt nous perdit dans son esprit. Il jogea bien que nous l’avions voulu tromper. Il prit pourtant dans cette occasion le parti que dcvoit prendre un galant homme. Monsieur l’officier, dit -il à l’alguazil, vue soupçons peuvent être faux ; peut-être aussi ne sont-ils que trop véritables. Quoi qu’il en soit, n’approfondissons point cela. Que ces deux jeunes cavaliers sortent , et se retirent où ils voudront. Ne vous opposez point, je vous prie, à leur retraite : c’est une grâce que je vous demande, pour m’acquitter envers eux de l’obligation que je leur ai. Si je faisois ce que je dois , répondit falguazil, j’emprisonnerois ces messieurs , sans avoir égard à vos prières ; mais je veux bien relâcher de mon devoir pour l’amour de vous , à condition que dès ce moment ils sortiront de celle ville ; car si je les rencontre demain , vive Dieu ! ils verront ce qui leur arrivera.

Lorsque nous entendîmes dire , Moralès et moi, qu’on nous laissoit libres, nous nous remîmes un peu. Nous voulûmes parler avec fermeté, et soutenir que nous étions des personnes d’bonueur ; mais l’alguazil nous regarda de travers , et nous imposa silence. Je ne sais pourquoi ces gens-là ont un ascendant sur nous. Il fallut donc abandonner Florentine et la dot à Pedro delà Membrilla, qui sans doute devint gendre de Jérôme de Moyadas. Je me retirai avec mon camarade. Nous primes le chemin de Truxillo, avec la consolation d’avoir du moins gagné cent pistolcs à cette aveuture. Lne heure avant la nuit nous {tassâmes par un petit village, résolus d’aller coucher plus loin. Nous aperçûmes une hôtellerie d’assez belle apparence pour ce lieu - là. L’bôte et fhOtesse étoient à la porte , assis sur de longues pierres. L’bôte, grand (tomme sec et déjà suranné, ràcloit une mauvaise guitare pour divertir sa femme, qui paroissoit l’écouter avec plaisir. Messieurs, nous cria l’hôle , lorsqu’il vit que nous ne nous arrêtions point , je vous conseille de faire halte en cet endroit. 11 y a trois mortelles lieues d’ici au premier village que vous trouverez, et vous n’y serez {tas si bien que dans celui-ci , je vous en avertis. Croyez-moi , entrez dans ma maison ; je vous y ferai bonne chère*

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