‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 169 sur 734 · CHAPITRE ï · texte numérisé non relu

CHAPITRE ï

cl à juste prix. Nous nous laissâmes persuader. Nous nous approc liâmes de l’hôte et de l’hôtesse ; nous les saluâmes ; et, nous liant assis auprès d’eux , nous commençâmes à nous entretenir tous quatre de choses indifférentes. L’hôte se disoit officier de la sainte Hermandad , et l’hôtesse étoit une grosse réjouie qui avoit l’air de savoir bien vendre ses denrées.

Notre conversation fut interrompue par l’arrivée de douze à quinze cavaliers montés les uns sur des mules , les autres sur des chevaux , et suivis d’une trentaine de mulets chargés de ballots. Ah ! que de princes! s’écria l’hôte à la vue de tant de monde; où pourrai-je les loger tous? Dans un instant le village se trouva rempli d’hommes et d’animaux. Il y avoit par bonheur auprès de l’hôtellerie une vaste grange où l’on mit les mulets et les ballots ; les mules et les chevaux des cavaliers furent placés dans d’autres endroits. Pour les hommes , ils songèrent moins à chercher des lits qu’à se faire apprêter un bon repas. L’hôte , l’hôtesse et une jeune servante qu’ils avoient ne s’y épargnèrent point. Ils firent main-basse sur toute la volaille de leur basse-cour. Cela joint à quelques civets de lapins et de matous , et à une copieuse soupe aux choux faite avec du mouton, il y en eut pour tout l’équipage.

Nous regardions , Moralès et moi , ces cavaliers, qui de temps en temps nous envisageoient aussi. Enfin nous liâmes conversation, et nous leur dîmes que, s’ils le vouloient bien, noussouperkms avec eux. Ils nous témoignèrent que cela leur feroit plaisir. Nous voilà donc tous à table ensemble. Il y en avoit un parmi eux qui ordonnoit , et pour qui les autres , quoique d’ailleurs ils en usassent assez familièrement avec lui , ne laissoient pas de marquer des déférences. Il est vrai que celui-là tenoit le haut bout : il partait d’un ton de voix élevé; il contredisoit môme quelquefois d’un air cavalier les autres qui , bien loin de lui rendre la pareille, scmbloient respecter ses opinions. L’entretien tomba par hasard sur l’Andalousie ; et , comme Moralès s’avisa de louer Séville, l’homme dont je viens de parler lui dit : Seigneur cavalier, vous faites l’éloge de la ville où j’ai pris naissance ; ou du moins je suis né aux environs, puisque le bourg de Mayrena m’a vu naître. Je vous dirai la même chose , lui répondit mon compagnon. Je suis aussi de Mayrena, et ilS n’est pas possible que je ne commisse point vos parents, moi qui connois depuis l’alcade jusqu’aux dernières personnes du bourg. De qui êtes-vous fib? D’un honnête notaire , repartit le cavalier, de Martin Moralès. De Martin Moralès! s’écria mon camarade avec autant de joie que de surprise; par ma foi, l’aventure est fort singulière! vous êtes

f donc mon frère aîné Manuel Moralès? Justement, dit l’antre ; et vous êtes apparemment , vous, mon , petit frère Luis, que je laissai au Imrceau quand ! j'abandonnai la maison paternelle? Vous m’avez nommé, répondit mon camarade. A ces mots, ils ' se levèrent de table tous deux, et s’embrassèrent à plusieurs reprises. Ensuite le seigneur Manuel dit à la compagnie : Messieurs , cet événement est , tout-à-fait merveilleux. Le hasard veut que je rencontre et rcconnoissc un frère que je n’ai point • vu depuis plus de vingt années pour le moins : i permettez que je vous le présente. Alors tous les cavaliers, qui par bienséance se tenoient debout, saluèrent le cadet Moralès, et l’accablèrent d’embrassades. Après cela on se remit à table, et l’on ■ y demeura toute la nuit. On ne se coucha point. Les deux frères s’assirent l’un auprès de l'autre , et s’entretinrent tout bas de leur famille, pendant que les autres convives buvoient et se réjouissoienL

Luis eut une longue conversation avec Manuel ; et me prenant ensuite en particulier, il me I dit : Tous ces cavaliers sont des domestiques du comte de Montanos , que le roi a nommé depuis peu à la vice-royauté de Mayorque. lis conduisent l’équipage du vice-roi à Alicante , où ils doivent s’embarquer. Mon frère , qui est devenu intendant de ce seigneur, m’a proposé de in’emmener 1 avec lui, et sur la répugnance que je lui ai témoii gnée que j’avois à vous quitter, il m'a dit que, si | vous voulez être du voyage , il vous fera donner ! un bon emploi. Cher ami , poursuivit-il , je te ! conseille de ne pas dédaigner ce parti. Allons en- | semble à l’île de Mayorque. Si nous y avons de l’agrément, nous y resterons ; et si nous ne nous y plaisons point, nous reviendrons en Espagne.

J’acceptai volontiers la proposition. Nous lions 1 joignîmes , le jeune Moralès et moi , aux officiers du comte , et nous |)artîmcs avec eux de l’hôtel- ! leric avant le lever de l’aurore. Nous nous rendîmes à grandes journées à la ville d’Alicante , où j’achetai une guitare et me fis faire un habit fort propre avant l’embarquement. Je ne pensois plus à rien qu’à l’île de Mayorque, et Luis Moralès étoit dans la même disposition. Il scmbloit que nous eussions renoncé aux friponneries. Il faut dire la vérité : nous voulions passer pour honnêtes gens parmi les cavaliers avec qui nous étions , et cela tenoit nos génies en respect. Enfin nous nous embarquâmes gaîment, et nous nous flattions d’être bientôt à Mayorque ; mais à peine fûmesnous hors du golfe d’Alicante, qu’il survint une bourrasque effroyable. J’aurois, dans cet endroit de mon récit, une occasion de vous faire une bel le description de tempête , de peindre l’air tout eu feu, de faire gronder la foudre, siffler les vente,

ti

soulever les ilôts, etc.; mais , laissant à pan toutes res fleurs de rhétorique, je vous dirai que l’orage fut violent, et nous obligea de relàclier à la pointe de File de Cabrera *. C’est une Ile déserte . où il y a un petit fort qui étoit alors gardé par cinq ou six soldats, et |>ar un officier qui uous reçut fort honnêtement.

Comme il nous falloil passer là plusieurs jours à raccommoder nos voiles et nos cordages , nous cherchâmes diverses sortes d’amusements pour éviter l’ennui. Cltacun suivoit ses inclinations : les uns jouaient à la prime , les autres s’amusoient autrement ; et moi j’allois me promener dans l’ile avec ceux de nos cavaliers qui aimoient la promenade ; c'éloit là mon plaisir. Sous sautions de rocher en rocher ; car le terrain est inégal , plein de pierres partout , et l’on y voit fort peu de terre. Un jour, tandis que nous considérions ces lieux secs et arides, et que nous admirions le caprice de la nature, qui sc montre féconde et stérile où il lui plaît, notre odorat fut saisi lout-à-coup d’une senteur agréable. Nous nous tournâmes aussitôt du côté de l'orient , d’où venoit cette odeur; et nous ajierrûmes avec étonnement entre des rochers un grand rond de verdure de chèvre-feuilles plus beaux et plus odorants que ceux mêmes qui croissent dans l’Andalousie. Nous nous approchâmes volontiers de ces arbrisseaux charmants qui parfumoient l’air aux environs, et il se trouva qu’ils bordoient l’entrée d’une caverne très-profonde. Cette caverne étoit large et peu sombre ; nous descendîmes au fond en tournant , par des degrés de pierres dont les extrémités étoient parées de fleurs , et qui fomioient naturellement un escalier en limaçon. Lorsque nous fûmes en bas, nous vîmes serpenter, sur un sable plus jaune que For, plusieurs petits ruisseaux qui liraient leurs sour-‘ ces des gouttes d’eau que les rochers distilloient sans cesse en dedans, et qui sc perdoient sous la terre. L’eau nous parut si belle, que nous en vou- 1 lûmes boire ; et nous la trouvâmes si fraîche, que nous résolûmes de venir le jour suivant dans cet endroit , et d’v apporter quelques l>oii teilles de vin , persuadés qu’on ne les boirait point lâ sans plaisir. •

Nous ne quittâmes qu’à regret un lieu si agréable ; et , lorsque nous fûmes de retour au fort , nous ne manquâmes pas de vanter à nos cama rades une si Mie découverte : mais le commandant de la forteresse nous dit qu’il nous avertissait en ami de ne plus aller à b caverne dont nous étions si charmés. Eb pourquoi ceb ? lui dis-je; y a-t-il quelque chose à craindre? Sans doute, me

* Cabrera ou Caprarin , lie des chèvres; petite Ile de !

1 Espagne, dans la Méditerranée.

I réjKUidil-il. I.cs corsaires d’Alger cl de Tripoli descendent quelquefois dans celle île, et viennent faire provision d’eau à cette fontaine. Ils y surprirent un jour deux soldats de ma garnison , qu’ils firent esclaves. L’officier eut beau parler d’un air très-sérieux , il ne put nous persuader.

| Nous crûmes qu’il plaisantoit, et dès le lendemain j je retournai à b caverne avec trois cavaliers de l’équipage. Nous y allâmes même sans armes à [ feu, pour faire voir que nous n’appréhendions rien. Le jeune Moralès ne voulut point être de la partie; il aima mieux, aussi bien que son frère, demeurer à jouer daus le fort.

Nous descendîmes au fond de l’antre comme le jour précédent, et nous fîmes rafraîchir dans les ruisseaux quelques bouteilles de vin que nous avions apportées. Pendant que nous les buvions délicieusement , en jouant de b guitare et en nous entretenant avec gaîté, nous vîmes paraître au haut de 1a caverne plusieurs hommes qui avoient des moustaches épaisses, des turbans, et des habits à la turque. Nous nous imaginâmes que c’étoit une partie de l’équipage et le commandant du fort , qui s’éioienl ainsi déguisés pour nous faire peur. Prévenus de cette pensée , nous nous mimes à rira, et nous en laissâmes descendre jusqu’à dix saus songer à notre défeusc. Nous fûmes bientôt trLlement désabusés, cl nous connûmes que c*étoil un corsaire qui venoit avec ses gens nous enlever. Retulez-v ous , chiens , nous cria-t-il en langue castillane, ou bien vous allez tous mourir! En même temps les honunes qui l’accompagnoient nous couchèrent eu joue avec des carabines qu’ils portoient ; et nous aurions essuyé une belle décharge, si nous eussions fait 1a moindre résistance ; mais nous fûmes assez sages pour n’en faire aucune. Nous préférâmes l’esclavage à (a mort : nous dounàmcs nos épées au pirate. Il nous fil charger de chaînes, et conduire à sou \ aisseau, qui n’étoil pas loin de là; puis mettant à la voile , il cingla vers Alger.

C’est de cette manière que nous fûmes justement punis d’avoir négligé l’avertissement de l’officier de la garnison. La première chose que fit le corsaire fut de nous fouiller et de prendre ce que nous avions d’argent. La bonne capture pour lui ! Les deux cents pistoles des bourgeois de Placencia , les cent que Morales arait reçues de Jérôme de Mayadas, et dont par malheur j’élois chargé, tout ccb me fut raflé sans miséricorde. Mes compagnons avoient aussi 1a bourse bien garnie; enfin c’étoit un excellent coup de filet. Le pirate en paroissoit tout réjoui; et le bourreau ne se c on ten toit j>as de nous enlever nos espèces , il nous insulloit par des railleries que nous sentions beaucoup moins que b nécessité de les souffrir.

Après mille plaisanteries , et pour se moquer de nous d’une autre façon, il se fit apiwrter les bouteilles de vin que nous avions fait rafraîchir à la fontaine , cl que ses gens avoient eu soin d’emporter. fl se mit à les vider avec eu\ , et à boire à notre santé par dérision.

Pendant ce temps-là, nies camarades avoient une contenance qui rendoit témoignage de ce qui se passoit en eux. Ils éloient d’autant plus mortifiés de leur esclavage , qu’ils s’étoicut fait une idée plus douce d’aller dans IUe de Majorque, où ils avoient compté qu’ils inèneroient une lie délicieuse. l’our moi, j eus la fermeté de prendre mon parti , et, moins consterné que les autres, je liai conversation avec le railleur ; j’entrai même de bonne grâce dans ses plaisanteries : re qui lui plut. Jeune homme . me dit-il. j’aime le caractère de ton esprit ; et, dans le fond, au lieu de gémir j et de soupirer, il vaut mieux s'armer de patience ! et s’accommoder au temps. Juue-iious un petit air, continua-t-il . cil vovant que je portoisune j guitare : voyons ce que tu sais faire. Je lui obéis 1 dès qu’il m’eut fait délier les liras, et je comnleii- j rai i jouer delà guilared’une manière qui m'altiia s'*s applaudissements. Il est vrai que je jnuois assez i bien de cet instrument. Je chantai aussi . et l’on ne fut pas moins satisfait de ma voix. Tous les Turcs qui étaient daus le vaisseau témoignèrent par des gestes admiratifs le plaisir qu'ils avoient eu à m’entendre ; ce qui me fit juger qu'en matière de musique , ils n’étaient pas sans goût. Le pirate me dit !i l’oreille que je ne serois pas un esclave malheureux , et qu'avec mes talents je pouïois compter sur un emploi qui rendrait ma captivité Iris-supportable.

Te sentis quelque joie à ees paroles; mais, toutes (laiteuses qu’elles étaient, je ne laissois pas d’avoir des inquiétudes sur l’occupation dont le !

< orsaire me faisoit fête ; j’appréhendais qu’elle ne fût pas de mon goût. Quand nous arrivâmes au port d’Alger, nous vîmes un grand nombre de personnes assemblées pour nous voir ; et nous n’avions pas encore débarqué . qu’ils poussèrent mille cris de joie. Ajoutez à cela que l'air roteutissoit du son confus des trompettes . des flûtes moresques et d’autres instruments dont on se sert en ce pays-lâ ; ce qui formoit une symphonie plus bruyante qu’agréable, la cause de res réjouissances était un faux bruit qu’on avoit répandue dans la ville. On avoit ouï dire que le renégat Méhémet’ (ainsi se nomntoit notre pirate ) avoit péri en attaquant un gros vaisseau gé-

' S/éAémet est II prononciation adoptée par les Turcs du nom de blohammed, dont nous avons Tait Mahomet.

Ce nom vient d'un mol arabe, qui signifie louable, célibre, frimeur .

Page 1