‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 358 sur 734 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

veau trouble : elle demanda ce qu’il éloft devenu ; on le lui montra déjà bien loin hors de la barrière, et suivi d’une foule de peuple , qui ne pouvoit se lasser de voir un homme qui venoit de faire un si beau coup de lance.

La nuit étant arrivée pendant ce temps-là , toute la place en un instant parut éclairée d'une infinité de flambeaux qui faisoient une fort belle illumination ; bientôt les jeux de cannes commencèrent : on vit approcher douze quadrilles, avec leurs trompettes , leurs fifres et leurs timbales ; elles avoieni é leur suite leurs gens de livrée et douze valets chargés de faisceaux de cannes. Les chevaux de main des cavaliers avoient des caparaçons de velours , chacun de la couleur de sa quadrille , brodés d’or et d’argent , et )es armes de chaque chef étoient par-dessus ; non seulement ces deux métaux brilloh-nt dans leurs équipages , mais les pierreries même n'y étoient point épargnées. Avant que d’eutrer dans la place, ils se mirent en marche de la manière suivante.

Les écuyers de chaque chef de quadrille alloient 1rs premiers et conduisoient les équipages ; douze chevaux , qui portaient à l'arçon de devant les armes de ces chevaliers, dont les devises pendoient h l’arçon de derrière , étoient à la tète des autres , qui n’avoient que leurs caparaçons avec des sonnettes d'argent qui faisoient grand bruit. Les gens : de livrée mareboient après les chevaux ; ils firent le tour de la place, et sortirent par une autre porte que celle par où ils étoient entrés , pour éviter la confusion. Les quadrilles , conduites par leurs chefs, commencèrent ensuite leur entrée en deux files avec tant de grâces et d’adresse, que tous les spectateurs en furent charnu1*; ce qui n’est pas surprenant, puisque les cavaliers les plus habiles pour ces sortes de jeux sont, sans contredit, ceux de Séville,

où l'amoureux Ozmin , Inversant la presse , perça jusque sous le balcon de la belle Maure. Comme il étoit fort simplement vêtu, on ne pouvoit, malgré sa bonne mine , te prendre pour un homme de grande importance. Daraxa , qui se doutoit bien qu’il ne manquerait pas de paraître encore devant elle , le chcrchoit partout des yeux ; mais quoiqu’il fût fort proche d’elle, et qu’il la regardât, elle ne les arrétoit point sur lui. Elle tenoit un très-beau bouquet garni de rubans que don Alonsc lui avoit envoyé ce jour-là ; ce bouquet lui échappa dis mains par hasard et tomba justement aux pieds d’Ozœin , qui s’empressa de le ramasser. Cet incident fut cause que la dame baissa la vue et qu’elle reconnut son citer Maure ; dès ce moment elle nu détourna pas les yeux de dessus lui. Comme quel ■ ques personnes du peuple dont il éloit environné vouloient de gaieté de cœur l’obliger à rendre le bouquet parforce, Daraxa leur cria de le lui laisser, et ajouta même qu’il étoit en bonnes mains : à ces mots , qui terminèrent le différend , l'heureux Osmin , devenu possesseur paisible d’une faveur qu’il croyoit plutôt devoir i l'amour qu’au hasard , l’attacha par galanterie à son chapeau.

Après cela nos deux amants commencèrent à se faire des signes qui formoient un langage muet et très-commun entre les Maures ; ce que les Espagnols ont depuis appris d'eux, aussi bien qu’une infinité d'autres choses qui font passer aujourd'hui notre ualion pour la plus galante de l’Europe. Ozmin et sa maîtresse s’eniretenoicm donc do de cctie sorle, sans que personne y prit garde, tous les spectateurs étant trop attentifs aux combats des quadrilles |K>ur faire une pareille remarque, D’ailleurs , qui pouvait s’imaginer que la belle Maure , qui se montrait si peu sensible aux soius des plus aimables seigneurs de la cour.

de Cordoue et de Xérès de la Froulera. On voit eût trouvé dans la foule du peuple un objet digne dans ces villes jusqu’à des enfants de huit à dix de l'occuper.

■ns manier des chevaux et les pousser d’une façon admirable.

Lorsque les quadrilles eurent couru quatre fois par les quatre faces de la place, elles en sortirent par la même porte que leurs équipages , cl y reviu-

Mais des moments si doux ne durèrent que jusqu'à la fin des jeux de cannes; car dès qu'ils furent achevés , on lâcha , comme on fait ordinairement pour couronner la fête , le dernier taureau , qui n’étoit pas moins redoutable que

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revu bientôt avec leurs écus au liras et les cannes celui qui avoit été tué par Ozmin. L’animal,

ou roseaux à la main. Elles commencèrent leurs combats de douze contre douze, c’est-à-dire quadrille contre quadrille. Quand clics avoient combattu un quart d’heure , il eu venoit deux autres de deux côtés différents, lesquelles, sous prétexte de les séparer, faisoient entre elles un nouveau combat.

Tandis que cela se passoit , Ozmin et Orviedo , s’étant démêlés de la foule du peuple qui les suivoit, regagnèrent promptement leur hôtellerie, et ! après s’y être désarmés, ils revinrent dans la place.

entrant dans la carrière , fil assez connoilrc par ses mouvements qu’il vendroit bien cher sa vie. Don llodriguc de Padilla, don Juan de Castro, don Alonsc et plusieurs autres chevaliers descendirent de cheval à l’envi , pour combattre à pied la bêle , qui fit bientôt sentir la dureté de se? cornes à deux ou trois d’entre eux. Il y en eut même un qu’il fallut emporter, et qui étoit à demi-mort; cela ralentit un peu l’ardeur des autres.

En effet, on ne pouvoit, sans être un véritable

chevalier errant , prendre un fort grand plaisir à se battre contre un taureau dont la vue inspirait de l'effroi ; il écumoit de rage , grattoit de son pied la terre , et regardoit en face chaque champion , comme s’il eût voulu en choisir un pour se jeter sur lui. Don Alonse , poussé par son amour, souhaitoit néanmoins , au péril de sa vie , de faire quelque action d’éclat aux yeux de sa belle Maure. Dans ce dessein , pour être mieux remarqué d’elle, il s’avança vers son balcon, et là , pendant qu’il altendoit que l’animal vînt de sou côté , il aperçut Ozmin qui étoit tout seul en cet endroit , la peur en ayant écarté le peuple qui étoit autour de lui auparavant. 11 n’avoit pas tenu à Daraxa que ce jeune Maure n’eût aussi pris la fuite ; mais elle lui avoit vainement fait signe de se retirer , ou du moins de monter sur un échafaud : il ne s’étoit pas laissé vaincre aux alarmes de cette dame ; le vainqueur du taureau de Tarita aurait cru se déshonorer s’il eût paru en appréhender un autre.

Zuniga considéra fort attentivement ce cavalier, ou plutôt le bouquet qu’il avoit sur son chapeau , et qu’il reconnut facilement à la clarté des flambeaux dont toute la place étoit éclairée. 11 ne fut pas peu surpris de ce qu'il voyoit ; et pour être encore plus assuré qu’il ne se méprenoit l'oint , il aborda Ozmin , qui ne lui sembla qu’un homme du commun : Mon ami , lui dit-il d’un air fier mêlé de chagrin, qui peut vous avoir donné ce bouquet ? Quoique le Maure jugeât bien de l’intérêt que ce cavalier qui lui parloit y pouvoit prendre , il lui répondit sans s’émouvoir : Il me vient de fort lionne part , niais je ne le dois qu’à la fortune. Je ne sais que trop d’où il vous est venu , répliqua don Alonse d’un ton de voix plus élevé ; rcndez-le moi tout à l’heure , il n’a point été fait pour vous. Je n’accorde rien par force , lui repartit Ozmin sans s’échauffer. Encore i une fols, dit Zuniga , donnez-moi ce bouquet, ou je vous apprendrai, mon petit compagnon, à qui vous avez affaire. Je suis fâché , lui dit Ozmia avec quelque agitation, que nous soyons ici devant le roi ; si nous étions ailleurs , je ne me contenlerois pas de vous refuser le bouquet, je vous arracherais ce noeud de rubans que je vois à votre jupon. C’étoit ce même nœud dont la belle Maure avoit fait présent à don Alonse, en le recevant pour son chevalier , et qu’Ozmin , f qui l’avoit envoyé à cette dame , ne reconnoissoit , que trop : et ce seigneur Maure voyant par là que le cavalier qui lui parloit devoit être le plus redoutable de ses rivaux , cette découverte le niettoit dans une fureur qu’il n’avoit pas peu de peine à retenir. Don Alonse, encore plus emporté que lui , perdit patience en s’entendant

1 menacer par un homme qu’il crayoit d’une cou— j ditiou fort au-dessous de la sienne; il le traita d’insolent, et poussant entre les nœuds des rubans du bouquet un bâton pointu qu’il avoit, et dont les champions se servent pour irriter les taureaux, il alloit enlever le bouquet et le chapeau , si l’adroit et vigoureux Ozmin ne lui eût pas en même temps ôté le bâton comme à un eufant.

Qui pourrait exprimer la rage dont le fier /.uniga fut saisi après avoir reçu un pareil affront aux yeux de sa maîtresse et devant le roi même ? Il ne se posséda plus; et sans avoir égard à ce qn’il devoit à la présence de leurs majestés, il lira son épée ; mais dans le moment qn’il sc préparait à fondre comme un lion sur son ennemi , qui de son côté l’attendoit sans le craindre, le taureau arriva sur eux et les obligea bien à sc séparer. Cet animal attaqua don Alonse , et le jeta d’un coup de corne à quatre ou cinq pas de lui , blessé cruellement à la cuisse ; ce qui excita dans la place un cri général de terreur. Pour comble d’infortune , la bête , plus en furie que jamais, ne s’attachant qu’à ce cavalier, se disposoit à retourner à la charge ; mais Ozmin , par une générosité digne des guerriers de ce temps-là , ne balança point à voler au secours de son rival , malgré ce qui veuoit de sc passer entre eux. Avec le même bâton qu’il lui avoit arraché , il piqua rudement le taureau , qui , tournant toute sa fureur contre lui , baissa la tête pour lui enfoncer scs cornes dans le corps. Le Maure saisit cet instant pour lui décharger sur le cou un revers de son épée dont il coonaissoit la trempe; et telle fut la force du coup, que l’animal en tomba roide mort sur la place, au grand étonnement de tous les spectateurs.

Ce que le cavalier à l’écharpe bleue avoit fait ne passa plus que pour un petit exploit en comparaison de celui - ci , que le désavantage de combattre à pied rendoit plus glorieux ; aussi les acclamations en durèrent plus long- temps. Ozmin se déroba par une prompte retraite à la curiosité des personnes qui cherchèrent à le connoitre. Le roi même eut beau demander à le voir , on fut obligé de lui dire qu’il venoit de disparaître, et qu’on ne savoit qui il étoit.

Parlons à présent de Daraxa. Cette dame, attentive à la querelle des deux rivaux , avoit été sur le poiut d’en avertir leurs majestés , pour en prévenir les suites , au hasard de faire perdre la liberté à son cher Maure ; mais la frayeur dont elle avoit été tout-à-coup saisie , en voyant le taureau prêt à sc jeter sur eux , lui avoit ôté la parole et le sentiment. Cependant les nouvelles acclamations qui sc faisoient entendre dans la place la tirèrent peu à peu de cet état; c’est

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