‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 364 sur 734 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

en ms retirant d’un danger où j’aurais infaillible- cherche inutile; qu’Elvire éloit fort malade, et que ment péri sans votre secours. Non , non , reprit Daraxa avoit été aussi très-indisposée, tant elle don Alonse de /.uniga ; je suis en reste de géné- avoit pris de part aux peines de son amie ; enfin rosi té avec vous. Dans le temps que vous vîntes que don Louis éloit si honteux et si chagrin de tne dérober à une mort certaine, je ne vous avois toute cette affaire , quM ne vouloit voir personne, pas donné sujet d’exposer vos jours pour conserver et qu’il devoit incessamment aller demeurer il la les miens. campagne, jusqu’à ce que tous les bruits qui cou-

lis passèrent le reste de la nuit à s'entretenir, roient à sa bonté fussent dissipés.

Don Alonse, qui s’inuginoit qu’Oimin s’appeloit La lettre de Clarice fut un nouveau sujet d’enelTectivcmcnt don .Taymé Vives, et qu’il étoil aïnou- irelien pour les deux cavaliers, et divertit parlicureux de dona Elvire , lui conta de quelle façon il fièrement don Alonse , qui , n'aimant pis la niaiavoit appris toutes ses affaires. Cela m'a donné en- son des Padilla, ne trouvoit dans cette aventure vie, ajouta-t-il , de faire connoissance avec vous ; qu'un ridicule qui le réjouissoit. Ozmin , ayant et pour la commencer, je suis entré cette nuit dans une si belle occasion de donner de ses nouvelles à le jardin de don Louis. De plus , comme j'aime Daraxa , lui écrivit en langue maure une longue Daraxa.l’intimeamiede votre maîtresse, j’ai pensé lettre qu’il lui fit tenir par Clarice. La dame maure, que notre liaison deviendrait utile à nos amours. qui ne savoit ce qu’étoit devenu son amant, et qui Quoique le seigneur maure eût de la répu- craignoit qu’il n’eût été blessé la nuit qu'un avoit punie à cacher ses sentiments , il ne voulut point : tiré tant de coups de mousquet, fut ravie d’ap- (letranipcr /.uniga ; il crut qu’il étoit de la pru- prendre le sort d’une personne qui lui étoit si dence de passer pour don Jaymé. Après un long chère, et de pouvoir lui faire réponse par la même entretien, don Alonse conduisit son h&tc à l'appar- voie

icmcnt qu’il lui avoit fait préparer et l’y laissa rc- Quelques jours après , le vieux marquis partit poser ; ensuite il se retira dans le sien pour en avec sa famille et ses domestiques pour se rendre faire autant. Mais Ozmin, ne pouvant dormir, en- j à une maison de campagne qu’il avoit à une lieue voya chercher Orviedo, quand il fut grand jour, de Séville ; ce départ aurait fort affligé le seigneur pour faire part à ce fidèle écuyer de l’aventure de maure, à cause de l’éloignement de Clarice , dont la dernière nuit, comme aussi pour lui ordonner rcnlrcmise lui étoil d’un si grand secoure, si don de lui apporter des habits plus propres que ceux Alonse, pour l’en consoler, ne lui eût dit : Nous d’Ambroise à faire le personnage de don Jaymé. devons être bien aises que don Louis soit à la cam- C'est un malheur attaché aux grandes maisons pagne. A un quart de lieue de sa maison, j’en ai où il y a un peuple de valets, que tout ce qu’on y une assez belle où je vais quelquefois. Il faut que fait ne demeure pas long temps secret. On sut dès nous y allions le plus secrètement qu’il nous sera le lendemain dans la ville l’hisloire du faux Am- possible : uous aurons là plus facilement que dans braise : on la contoit de diverses façons, mais tou- cette ville des nouvelles de nos dames ; nous pourtes aux dépens de dona Elvire, ce qui morlifioit tons même trouver l’occasion de les voit et de leur extrêmement Ozmin. parler.

Don Alonse et ce cavalier devinrent en peu de Vives ne manqua pas d'applaudir à ce projet , jours les meilleure amis du monde, tant il se trouva dont ils commencèrent l’exécution, son ami et lui, de sympathie entre eux, ou, pour mieux dire, dès le lendemain avant le jour. Us sortirent de Sélant ils découvrirent l’un dans l’autre d’aimables ville avec Orviedo et deux laquais seulement. Sitôt qualités. Ilssoiiluiloicnl tous deux ardemment d’é- qu’ils furent arrivés à ta maison de campagne de ire informés de ce qui se passoit chez le marquis don Alonse, ce jeune seigneur chargea un paysan de l'adilla : c'est ce qu’ils ne pouvoient appren- rusé de remettre en main propre à Clarice un bil— dre que de Clarice, dont ils ne recevoient aucune Ict, par lequel cette fille étoit avertie que le jonr nouvelle. Cette suivante, étantconnuc de don Louis suivant elle rencontrerait dans le bois, qui n’étoit pour celle qui avoit toute la confiance de dona El- qu’à deux cents pas de la maison dudit marquis, vire, éloit plus observée que les autres. Oepen- deux jeunes bergers qui mouraient d’envie d’avoir liant elle cul l’adresse de tromper ses argus, et de avec elle une petite conversation, faire tenir à don Jaymé, chez don Alonse, une let- Clarice , qu’on observoit moins à la campagne

Ira qui contenoit nn détail tel que ces deux sel- qu’à la ville , sut bientôt se dérober du logis pour gneurs [louvoient désirer. Clarice mandoit à Yi- courir an rendez-vous. Elle y trouva don Alonse et vès que son vieux patron, au désespoir que le faux don Jaymé habillés en villageois. Elle leur apprit Amlirai.se lui fut échappé, le faisoit chercher soi- que les daines étuient toutes deux en bonne santé, giieusenient dans Séville par dix ou douze boni- mais si gênées , qu’elles avoieut à peine la lilxTté nies, qui jusque-là n'eu avoienl fait qu’une re- j de se promener dans le jardin : cependant, ajouta-

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t— clic, si le seigneur don Louis alloit demain, quoi il vola au secours de son ami, qui avoit bon comme je n’en doute pas , à une ferme qu*il a à besoin de son assistance, tant il étoit mal mené par trois lieues d’ici, et où l’appelle une affaire de son adversaire. Mais ce paysan se garda bien d’atconséquence, je pourrois bien vous ménager une tendre un homme qui venoit de faire mordre la entrevue avec elles; aussi bien don Rodrigue vient poussière à son camarade, et s’enfuit vers le bourg, tout-à-l’heure de partir pour Séville, d’où il ne qu’il ne manqua pas d’alarmer en y semant la doit revenir que dans deux jours. Si les cavaliers nouvelle de la mort de ce villageois, qui pourtant furent charmés de la douce espérance dont Cia- n’étoit que blessé.

rice les flatta , cette soubrette ne fut pas moins Pendant ce combat, les dames prirent très-prucontcnte des présents qu’ils lui firent j>our recon- demment la fuite et retournèrent à la maison de nollre sa bonne volonté. Cette fille, après avoir don Louis, tout effrayées et fort en peine de savoir pris congé d'eux, regagna promptement la maison quelle en serait la fin. Leur inquiétude n'étoit pas de son maître, et alla rendre compte aux dames mal fondée, car les cavaliers, qui auraient bien fait de l’cnlreüen qu’elle venoit d’avoir avec ces sei- de se retirer chez eux au plus vite, demeurèrent gneurs. si long-temps sur le champ de bataille à se consul-

Le lendemain matin, tout parut seconder les dé- ter sur ce qu’ils dévoient faire, qu’ils donnèrent sirs des amants : le marquis partit pour sa ferme, le loisir à trois braves du bourg de venir fondre et les dames se disposèrent à proûter d’une cou- sur eux l’épée à la main. Un de ces vaillants marjoncture si favorable. Elles s’habillèrent en pay- choit le premier ; il paroissoit le plus considérable sannes, pour se conformer au déguisement des ga- | des trois, comme le plus animé. Il s’avança d’un lants ; puis elles sortirent de la maison, suivies de air furieux vers Ozmin pour lui passer sa rapière Oariceetde Laïda seulement. Elles furent bientôt ! au travers du corps; mais le Maure esquiva le coup dans le bois, où leurs bergers les attendoicnl pour adroitement , et frappa de son bâton le spadassin s’entretenir et se promener avec elles. Ils commen- si rndemcnl sur la tète, qu’il l’étendit sans vie sur cèrcnt de part et d’autre par laisser éclater une la place : puis s’étant brusquement saisi de l’épée grande joie de se revoir; ensuite, se regardant les dont son ennemi avoit fait nn si mauvais usage, il uns les autres , travestis comme ils éloient , ils se se disposa de bonne grâce à recevoir les deux autres braves , qui eurent assez de courage pour se présenter devant lui. Ce nouveau combat fut un peu plus long que les précédents , attendu qu’Ozîuin, étant assailli par deux hommes à la fois, avoit versai ion générale, et d’autant plus agréable qu’el- assez d’occupation à parer les bottes qu’ils lui porlcs éloient avec ce qu’elles aimoient. Elles s’enfon- toienL Ils le blessèrent même légèrement à la main: voient déjà dans les allées de ce bois en se j il est vrai que de leur côté ils étoient tous deux, promenant, lorsqu’elles virent entre les arbres deux i en se battant , fort incommodés par don Alonse, véritables paysans qui venoient de leur côté. On | qui faisoit tomber son bâton tantôt sur l’un et tanjugea que c’éloient des habitants d’un bourg voi- tôt sur l’autre ; il en donna un coup si terrible sin dont le marquis étoit seigneur, et l’on ne se sur le bras droit d’un de ces spadassins, qu’il lui trompoit pas. Comme ces villageois passoionl au- . fit voler son épée à terre ; ce qui rendit nos cavaprès des dames, elles leur tournèrent le dos, afin j tiers victorieux. Leurs ennemis abandonnèrent la qu’ils ne vissent point leurs visages; ce que Vives ! partie dans le moment, et s’enfuirent vers le et Zuniga s’avisèrent aussi de faire pour b même bourg d’une graude vitesse, tout blessés qu’ils raison : mais les paysans, au lieu de continuer leur étoient.

chemin, s’arrêtèrent tout court et l’un d’entre eux Les vainqueurs ne furent pas contents de les appliqua sur les bras et sur la tète de don Alonse j avoir si maltraités ; ils curent l’imprudence de les un si furieux coup de bâton, que ce cavalier en fut I poursuivre jusqu’à l’entrée du liourg , où ils troutout étourdi. Ozmin au bruit de ce coup se re- j vèrenl à qui parler. Tous les iiabitants, ayant su tourna aussitôt, et reçut en même temps de l’autre , qu’on avoit tué un paysan dans le bois, s’étoient villageois un pareil traitement ; avec cette diffé- armes de longs bâtons ferrés et non ferrés, et de rence, que le Maure par son agilité détourna le vieilles épées, pour venger sa mort. Leur fureur coup qu’on lui vouloit porter sur la tête et le fit augmenta lorsqu’ils virent arriver les deuxspadasglisser sur ses reins. Alors ce vigoureux Maure le- sins fuyants, et qu’ils apprirent d’eux que le fils vaut un gros liâton qu’il avoit à la main, le laissa du bailli venoit d’avoir le même sort que le villalombcr d’une si grande raideur sur le visage de geois. Les voilà qui vont en foule au-devant des son ennemi, qu’il loi abattit la moitié des màcboi- meurtriers, qu’ils environnent et chargent de reset le coucha par terre sans sentiment. Après toutes paris. Ozmin, sans s’effrajer, soutient leur

mirent à rire et à plaisanter. Ces sortes de parties font ordinairement beaucoup de plaisir ; mais elles finissent mal quelquefois.

Ces quatre personnes curent d’abord une con-

furie ; plus il se voit d'ennemis sur les bras, moins sa valeur en est abattue. Il frappe à droite et à gauche, il renverse tout ce qui lui résiste, et modère l’ardeur des plus échauffés. Don Alonsc, quoique blessé, faisoit à son exemple de vigoureux exploits avec l'épée d’un des deux braves, de laquelle il s’étoit saisi : néanmoins cela ne l'empêcha pas d'être pris, et bientôt après, sou ami, à qui l'on jetoit sans cesse de longs bâtons entre les jainhes pour le faire tomber, ayant eu le malheur de faire la culbute, fut accablé de la multitude.

Je vous laisse à penser si , dans la rage où étoit cette canaille, elle auroit épargné ces deux cavaliers infortunés, les voyant à sa merci. Mais il passa par hasard alors deux gentilshommes à cheval qui alloient à Séville avec trois ou quatre laquais, et qui, voulant savoir la cause de cette émotion populaire , fendirent la presse l’épée à la main , et pénétrèrent jusqu'aux deux prisonniers. Us reconnurent don Alonsc , malgré le sang dont il avoit le visage couvert , et malgré son déguisement. Ils l’arrachèrent, non sans beaucoup de peine , des mains des pavsans ; ce qui obligea ces derniers à mettre au plus tôt en sûreté son compagnon à qui ils en vouloient particulièrement.

Cependant Zuniga refusoit d'accompagner ses libérateurs, disant qu’il aimoit mieux demeurer avec son ami que de l’al>andonncr. Mais les deux gentilshommes lui représentèrent qu'il étoit impossible alors d'enlever ce cavalier, que le bailli lenoit enfermé chez lui , et faisoit garder par tous les habitants du bourg , qu'il cxciloit à servir sa vengeance ; qu’il étoit plus à propos d’aller assembler tout ce qu'il pourrait trouver de gens de bonne volonté, et de revenir avec eux la nuit le tirer de prison. Don Alonsc goûta cet avis, et s'assura en fort peu de temps de quarante personnes, tant maîtres que valets. Un si hardi dessein aurait été sans doute exécuté, si le bailli ne l'eût pas prévenu ; mais ce juge , qui étoit un vieux routier, se doutant bien de cette violence, eut promptement recours à la justice de Séville , qui lui envoya un si grand nombre d'archers et d'autres hommes armés , qu'il n’eut plus rien à craindre pour sa proie.

Les dames n'étoient pas assez éloignées du lieu du combat pour en pouvoir ignorer long-temps les circonstances et l’événement. Elles en furent informées par quelques domestiques du marquis, dont la plupart avoient été par curiosité au bourg, où ils a> oient appris tout ce qui s’y étoit passé. Dona Elvirc en chargea un d’aller dire au bailli de prendre garde, s’il ne vouloit s’en repentir, au traitement qu’il ferait au cavalier qu'il retenoit chez lui. Celle recommandation ne fut (Mis inutile ;

on eut plus d’égard qu’on n’en auroit eu sans cela pour don Jaymé, à qui l'on donna , de la part des dames, tout ce qui lui étoit nécessaire pour panser deux ou trois légères blessures qu’il avoit reçues.

Si le bailli voyoit à regret traverser par Elvire le dessein qu’il avoit de venger la mort de son fils, en* récompense , dès le soir même, il cul la consolation d’apprendre que le marquis entrait dans son ressentiment. En effet , don Louis, en revenant de sa ferme sur la fin du jour, passa par le bourg , où la plupart des habitants étoient encore sous les armes. Il demanda pourquoi ils s’étoient ainsi assemblés. On lui fit un détail de l’aventure qui étoit arrivée ; et comme il souhaita d’en savoir toutes les particularités, un des plus notables du bourg prît la parole , et lui dit : Tout ce malheur ne vient que d’une méprise du fils de notre bailli. Ce jeune garçon étoit amoureux de la fille de votre concierge , et avoit pour rival le fils d'un gros fermier des environs de ce bourg. Le fils du bailli étoit fort débauché de son naturel , et de plus très-violent : s’étant aperçu qu’on lui préférait son concurrent, jeune homme plus sage et plus riche que lui , il l'envoya menacer de sa part qu'il le ferait mourir sous le bâton, s’il s’avisoit de paraître auprès de chez vous , et de chercher l'occasion de parler à sa maîtresse. Il le faisoit observer, et sur l'avis qu'on loi a donné ce matin que deux hommes, qui n'avoient point l'air villageois, bien qu’ils fussent habillés en paysans , s’étoient coulés dans le bois comme à la dérobée , il ne douta pas que ce ne fût le fils du fermier avec un garçon de sa connoissance dont il a coutume de se faire accompagner quand il vient voir la fille de votre concierge, et que ces deux hommes ne se fussent travestis de cette sorte pour éviter les coups de bâton : dans cette erreur, il a chargé deux drôles des plus vigoureux de ce bourg d'aller dans le bois exécuter son dessein ; et , pour les soutenir, il les a suivis de près avec deux braves de scs amis.

Ce récit fit connoîtrc au marquis de Padilla que le fils du bailli avoit tout le tort, et que ses meurtriers ne l’avoient tué qu’a leur corps défendant ; mais lorsque le même notable qui venoit de parler lui apprit que ces deux cavaliers étoient don Alonsc de Zuniga et le faux Ambroise , et que le bailli lenoit celui-ci en sa puissance, il regarda cette aventure comme un moyen que le ciel lui offrait de se venger du séducteur de sa fille. Il fit appeler le bailli pour l'exciter à poursuivre chaudement cette affaire. Il l'assura de sa protection , de son crédit et de sa bourse. Il lui conseilla d'aller dès le lendemain à Séville sc jeter aux pieds de messieurs de la justice avec tous les parents des morts et des blessés : ce que le bailli résolut

4M GUZMAN DALFARACHE.

de faire. Effectivement , il conduisit à b ville , le » Qui pourrait dire dans quelle affliction ce billet jour suivant, son prisonnier escorté des archers plongea la belle Maure? L’idée du traitement

et des paysans les plus résolus du bourg. Quand le peuple de Séville le vit arriver, et qu’il sot de quoi il s’agissoit , fl s'échauffa , et l’on n’eut pas peu de peine à sauver de sa fureur le malheureux Maure, dont il demandoit à haute voix la mon. Outre cela, don Louis retourna dés le même jour à la ville, où il croyoit sa présence nécessaire pour engager les juges à condamner un homme dont il avoit juré la perte.

D’un autre côté, don Alonse se trouvoit si mal de ses blessures , qu’à peine pouvoil-il se tenir à cheval , outre qn’îl n’avoit pas encore assez de gens pour entreprendre par la force de délivrer son ami. Ainsi, réduit à solliciter pour lui, il alloit supplier chaque juge de considérer qu'on ne pouvoit, sans injustice, ôter la vie à un homme qui n’avoit fait que se défendre contre des assassins. Mais tons les juges lui disoient qn’il devoit se contenter qu’ils fissent à son égard les aveugles et les sourds ; que le sang qui avoit été répandu demandoit justice ; et que s’il étoit lui-même à la place du prisonnier, ils ne pourraient le tirer d’affaire, La mort d’Ozmin paroissoii donc inévitable et (irochaine ; cependant, malgré toutes les mesures que don Louis pou voit prendre pour la hâter, elle fut suspendue par un incident auquel ce seigneur ne s’étoit nullement attendu. 11 reçut un courrier que la reine lui dépêcha. Cette princesse lui mandoit la prise de 1a ville de Grenade, et lui ordonnoit de partir incessamment lui-même avec Daraxa; que le père de cette dame souhaitoit passionnément de la revoir; que ce seigneur maure étoit dans la résolution de se faire chrétien, et qu’on espérait qne sa fille sc déterminerait à suivre son exemple.

11 y avoit aussi un paquet pour Daraxa ; mais le marquis se garda bien de le lui remettre. Il ne jugea pas à propos non plus de lui parler des nouvelles que le sien contenoit, de peur qu’impalienlcde retourner auprès de ses parents, elle ne l’obligeât à partir dès le lendemain avec elle pour Grenade : il vouloit auparavant voir finir le procès de don Jaymé par une sentence de mort, et assissister même à l’exécution avant son départ. Pour cet effet, il redoubla ses efforts et ses sollicitations, ou plutôt il obséda si bien les juges, qu’ils condamnèrent Oztnin, deux jours après, à avoir la tête tranchée, sous le nom de don Jaymé, gentilhomme aragonais.

Z.uniga fut averti des premiers de ce sévère jugement ; il trouva moyen de le faire savoir aux liâmes par un billet , et de les assurer qu’il périroit, lui et trois cents hommes qu'il avoit assemblés, plutôt que de souffrir une pareille injustice.

ignominieux qu'on préparait à son cher Ozmin lui troubla peu à peu Fesprit. Elle entra dans un vif désespoir, alla chercher don Louis; et, le rencontrant à son retour du palais, où il avoit passé toute la matinée, elle lança sur loi un regard furieux, et loi dit avec un transport qui marquoit bien le désordre de son âme : Barbare, êtes-vous satisfait de votre ouvrage? D’injustes et lâches juges n’ont pas eu bonté de servir votre ressentiment aux dépens de l’innocence; mais ne croyez pas verser impunément le sang du cavalier que votre crédit opprime : c’est mon amant, c’est mon époux, c’est un parent du rai de Grenade, et non un galant de votre fille : un homme tel que lui n’est pas fait pour elle. Votre tête me répondra de la sienne. Il trouvera des vengeurs parmi ses parents ou parmi les miens ; ou , si vous échappez à leure coups, moi-même je vous percerai le coeur.

A ces emportements qui ne faisoient que trop connoître Tinterai que Daraxa prenoit à b vie du prisonnier, don Louis demeura tout interdit. Il ne savoit quelle réponse faire à b dame, tant il étoit plein de trouble et de confusion. 11 lui dit pourtant qu’elle avoit tort de ne l’avoir pas plus tût averti de la qualité du faux Ambroise, contre lequel fl ne désavouoit point qu’il eût sollicité, s’imaginant qu’il avoit déshonoré sa maison. La belle Maure alloit lui déebrer que ce n’étoit pas la faute d’Ozmin si Elvire avoit conçu pour lui un fol amour; mais, dans ce moment, on domestique vint dire tout lias au marquis qu’il y avoit à la porte des équipages et un grand nombre de Maures qui demandoieut à parler à Daraxa. Don Louis, à cette nouvelle, parut un peu embarrassé. U pria b dame de lui permettre de b quitter pour un instant. Comme elle n’avoit point entendu cc ! que le domestique avoit dit tout bas , et qu’elle vouloit tout savoir, dans l’inquiétude qui Tagitoit, elle suivit le marquis, et entra dans une salle où, par une jalousie, elle aperçut dans la rue des Maures de sa connoissance, pour la plupart serviteurs de son père. Leur vue enchanta d’abord ses ennuis; la joie s’empara de son cœur, surtout quand un officier de son père se présenta devant elle, conduit par don Louis.

L’officier, après avoir rendu scs devoirs à cette 1 dame, lui annonça la prise de b ville de Grenade, et b fin de la guerre. Il loi apprit en même temps que son père ayant obtenu de leurs majestés catholiques la permission de la rappeler, il lui envoyoit un équipage cl une suite de gens convenable à une personne de sa naissance; qu'il ne 1 doutoit pas qu'elle ne fût déjà informée de tout , cela par le courrier que la reine avoit dépêché au

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