‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 370 sur 734 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Il traçage au service d'on cuisinier.

J’étois fort satisfait de ce nouveau genre de vie ; je jouissois de la liberté si désirée de tant de monde , si vantée par les philosophes et tant de fois chantée par les poètes ; je possédois ce précieux trésor qui est préférable à l’or et à l’argent ; mais, par mallicur, je ne le conservai pas longtemps ; un traître de cuisinier me l’enleva bientôt. Ce cuisinier étoit de mes chalands ; il m’avoit souvent employé. Mon ami , me dit-il un jour , tu m’as plu , je veux faire ta fortune ; quitte la fainéantise, et viens remplir une place de marmiton chez le seigneur que je sers ; je t’apprendrai par amitié la cuisine, et te mettrai en état de devenir cuisinier du roi même : en tout cas , le moindre fruit que tu puisses recueillir de ce bel art, c’est de t’en retourner riche dans ton pays. En un mot, il m’enjôla si bien par ses beaux discours, que j’acceptai la proposition.

Il nie mena donc à l'hôtel dn seigneur qu’il scrvoit, et là je pris mes grades et le bonnet de marmiton, c’est-à-dire, un bonnet de nuit avec un tablier blanc, et l’on me donna d’abord du persil à hacher , ce qui est comme l’a!phalx-t de ceux qui visent au doctorat de la cuisine. le cuisinier mon maitre étoit marié. Il avoil dans le voisinage une maison où sa femme demeurait , et où nous

LFABACHE.

allions coucher toutes les nuits ; mais je passoh presque toute la journée à l’hôtel, où je m'attachois à rendre service à tout le monde. Je me montrais si officieux et si rempli de bonne voient»', que tous les domestiques, tant mâles que femelles, conçurent de l'amitié pour moi : chacun me chargeait de quelque commission ; et je m’en acquittois avec tant d’exactitude, de secret et de fidélité, que je m’attirais de petits présents des ans et do autres. Quant à U cuisine, je faisois mon devoir a ravir ; et mou maitre étoit si content de moi, qu’il disoit souvent que j'étois né pour marcher sur «s traces.

Je conviens que je n’avois pas peu de peine à servir si bien ; mais si cela me coûtoit , j’en dois assez récompensé par les douceurs dont mes travaux étoient mêlés. Après la gueuserie, qui, sans contredit, est la première condition de la société civile, je no potivois être mieux que dans cette maison pour faire grand’chère; moi principalement qui avois été nourri daus l’abondance . je me sentois là dans mon élément. Il n’v an# point de plat où je ne misse la main, point de sauce dont je ne goûtasse, et je puis dire que mon maître faisoit des ragoûts exquis. Que les traiteurs <fc Saint-Gilles, de Saint-Dominique, de la porte du Soleil, de la Grande-Place et de la rue de Tolèdeme pardonnent si je l’élève au-dessus d’eux, malgré U réputation qu’ils se sont faite par leurs fricassées de foie gras et par leurs tranches de jambon frit.

Mon bonheur aurait été parfait si je ne me fa» point abandonné au jeu ; mais en voyant les pa?$ et les laquais battre la carte toute la journée . je me semis tenter violemment de roc mettre quelquefois de la partie, et je cédai enfin à la tentation Je ne m’amusois d’abord qu’un quart d’heure ou tout au plus une demi-heure à jouer arec»; puis m’abandonnant à cette maudite inclination, et ne pouvant la satisfaire pendant le jour autant que je l’aurais désiré, je me dérobois la nuit de u maison de mon maître, sitôt que je le endormi , pour aller joindre à l’hôtel quelques domestiques de mon humeur, avec lesquels je m’en donnois jusqu’au lever du soleil. Si le o* sinier eût été informé de ma conduite, il m’awoit sans doute étrillé de la bonne façon ; mais personne ne vouloit l’en avertir, de peur de nu* ù,rf de la peine. Cependant je perdis tout l’argent que j a vois amassé en faisant des commissions» sans perdre le goût du jeu ; au contraire, je n en que plus d’envie de jouer, et celamejewu*05. nécessité de voler pour avoir des fonds, ce qu^ n’avois point fait encore, quoique je susse 'J1 qu’à commencer par mon maître, totrt le à l'hOtel piHoit et saisissoil tout ce qu’il P00™

attraper : chacun y faisait scs affaires de son mieux. Ce qu’il y a de plu? étonnant , c’est que les uns n’ignoroient pas ce que les autres faisoient, et que tous, par un intérêt commun, se gardoient le secret.

Quand je u’aurois pas été joueur , et que je n’eusse pas eu un penchant naturel à m’approprier le bien d’autrui, je me serois laissé corrompre par les mauvais exemples qu'ils me donnoient. Je commençai donc à hurler avec ces loups; je regardois , je fnretois dans la maison , et tout ce que je pouvois prendre sans qu’on s’en aperçût, étoit autant de raflé ; mais, par malheur pour moi, je n’enavois pas plus tôt fait de l’argent, que j’allois le perdre au jeu.

Outre l’hôtel où j’exerçois la subtilité de mes mains, et qui étoit comme une mer ouverte à tous les pécheurs, j’avois encore la maison particulière du cuisinier mon maître, laquelle, à la vérité, n’étoit qu’une petite rivière où l’on ne pouvoit pécher de gros poisson : je ne laissai pas toutefois d’y faire un jour un bon coup de filet. Le cuisinier donna la collation à quelques-uns de ses amis, tous gens gaillards et nés pour la table. Ils mangèrent des andouilles et des tranches de jambon qui les firent boire à triple mesure. Pendant ce temps-là j’étois à l’hôtel, d’où, après avoir achevé ce que j’avois à faire dans la cuisine, je revins au logis , pour voir si l’on n’y auroit pas besoin de moi. Les convives étoient déjà partis. Je trouvai la salle du festin encore échauffée et pleine de poussière, le couvert sur la table, et la terre jonchée de bouteilles vides et cassées pour la plupart. Le patron, qu’on ne voyoit point, mais qui se faisoit entendre, ronfloit sur son lit d’une si grande force, que toute la maison en trembloit ; et la patronne, qui se portoil aussi bien que son mari, dormoit auprès de lui comme un sabot.

Je considérai quelques moments les débris de cette débauche ; ensuite ayant jeté les yeux sur un gobelet d’argent qui étoit sur la table, il me prit envie de le voler. Je fis réflexion que personne ne m’avoit vu entrer, et que je pouvois sortir de même. Il ne m’en fallut pas davantage pour céder au désir qui me pressoil : Allons, monsieur le gobelet, dis-je tout bas en le fourrant dans ma poche, vous paierez, s’il vous plaît, les pots cassés. J’enfilai aussitôt la porte ; et après avoir mis en lieu desûreté mon larcin, je retournai froidemeut à l’hôtel. Vers le soir, le cuisinier , après avoir cuvé son vin, arriva dans la cuisine avec une migraine qui le rendoit de si mauvaise humeur, qu'il me fit d’abord une querelle d’Allemand. Il me gronda pour avoir fait un feu où il y avoit peut-être une bûche de trop. Je le laissai dire tout ce qu’il voulut, sans lui répondre ; et je l’ac-

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compagnai après le souper, lorsqu’il se retira chez lui. Il sc coucha dès que nous fûmes au logis. Pour sa femme', elle s’éloit si bien reposée, qu’il 11e sembloit pas qu’elle eût tenu tète à cinq ou six ivrognes; elle avoil seulement l’air un peu triste et mortifié. Je lui en demandai la cause aussi effrontément que si je l’eusse ignorée : elle m’apprit la perte du gobelet , et me dit qu’elle s’affligeoit moins pour la conséquence de l’argent, que pour le vacarme que son époux feroit lorsqu’il viendrait à s’en apercevoir ; qu’elle n’on seroit pas quitte pour des reproches, ayant affaire, comme il étoit vrai, à un brutal qui ne manquerait pas de la rouer de coups.

Je la consolai , non du mieux qu’il me fut possible, car personne ne le pouvoit si bien que moi, t mais en lui représentant que le gobelet perdu n’étoit pas une pièce si singulière qu’il ne s’en pût trouver une pareille à Madrid ; que la ville étoit bonne, et qu’il n’y avoit, dès le lendemain matin,

| qu’à faire emplette d’un autre gobelet à peu près i de la même façon , et dire à son mari que c’étoit le même qu’elle avoit fait rcblanchir, ou bien un ! neuf qu’elle avoit acheté en donnant avec le vieux | quelques réaux de retour. La dame approuva l’invention, et je me chargeai du soin de la faire réussir. En effet, dès le jour suivant , je portai le gobelet volé dans un quartier éloigné du nôtre, et le donnai à blanchir à un orfèvre , qui m’assura qu’il ferait en peu de temps ce (pie je demandois, et de manière que le gobelet paraîtrait tout neuf.

J’allai porter cette bonue nouvelle à ma maîtrisse : Madame, lui dis-je, j’ai eu le bonheur de trouver chez un orfèvre un gobelet qui ressemble parfaitement à celui qu’on vous a pris ; mais le marchand le veut vendre au dernier mol cinquantesix réaux, tant pour la matière que pour la façon.

{ La patronne, impatiente d’avoir de quoi prévenir I les coups qui b menaçoient, me compta celle somme sans balancer, et me donna même un demiréal pour ma peine. Je lui portai sur la fin du jour ledit gobelet, qui lui parut si semblable à l’autre, qu’elle ne doutoit point, disoit-elie, que son époux n’y fût trompé.

L’argent qui me revint de cette aventure nie remit en état de jouer sur nouveaux frais. C’étoit effectivement une assez belle ressource pour ua marmiton ; mais, hélas ! tous ces réaux allèrent bientôt tomber dans le gouffre qui avoit euglouti le produit de mes larcins précédents. Les gens avec qui je m’embarquois au jeu en savoient plus long que moi , quoique j’eusse appris parmi les gueux à filer la carte, à faire de fausses coupes , et plusieurs autres tours de filous.

Il arriva dans ce temps-là qu’il y eut un festiu à préparer pour un prince étranger qui

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