‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 371 sur 734 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

m GUZMAN D’

étoil «1i puis prn à Madrid : cVtoit un dîner. La veille du jour de ce repas , le cuisinier me mena de grand matin arec lui dans la cuisine , où le pourvoyeur venoit de faire apporter les viandes destinées pour le festin. Mon maître et moi, pendant que nous étioas seuls, nous commençâmes à mettre à »»art ce que nous jugions devoir nous appartenir pour nos menus droits. Nous remplîmes un grand sac de longes de veaux, de jambons, de langues de bœufs, et de toute sorte de volailles, et nous le cachâmes dans nn endroit où il demeura toute la journée. Quand la nuit fut venue , il me le mit sur les épaules, et m’ordonna de le porter secrètement chez lui, ce que je ne fis pas sans suer à grosses gouttes, tant la charge étoit pesante. Je revins ensuite à la cuisine, où il m’occupa jusqu’à minuit à plumer et à larder : alors, me chargeant d’un second sac dans lequel il y avoit quelques levrauts, des faisans et des perdrix, il me dit : Tiens, Guzman, emporte encore cela an logis, et va te reposer, mon ami. Tu diras à ma femme que je ne sais quand je pourrai l’aller trouver. Le menteur! il savoit bien qu’il devoit passer b nuit à l’hûlrl, où sa présence étoit nécessaire, ayant désordres à donner à tant d’autres cuisiniers qui j frava (Voient sous sa direction; mais il étoit un \ peu jaloux , quoique sa femme fût assez laide , et il ne parloit ainsi que pour la tenir en respect. Il rraignoit apparemment qu’elle ne laissât remplir «a place par quelque bon voisin ; office que l’on rend quelquefois aux cuisiniers, comme aux autres maris absents.

Étant revenu dans notre maison , j’étalai dans une galerie toutes nos viandes, que je pendis à des clous le long du mur, ce qui formoit une tapisserie très-agréable à b vue ; après cela , je songeai à prendre le repos dont j’avois besoin. Ma maîtresse , qui cou choit dans une salle basse , étoit déjà au lit. Je montai dans mon appartement , qui étoit un grenier où il ne faisoit prs moins chaud 1a nuit que le jour, à cause que le soleil y donnoit depuis le malin jusqu’au soir. J’ôtai nia chemise pour être plus fraîchement , et je m’étendis tout nu sur mon grabat, où je m’endormis ; mais mon sommeil , quoique des plus profonds, fut dissipé une heure après par un bruit épouvantable de chats qui se baltoicnt à outrance , et il me sembla que b galerie leur servoit de champ de bataille. (>b m’inquiéta. Ce seroit bien le diable, dis-je en moi-même, si ces animaux hargneux en vouloient à notre tapisserie ! il faut que j’aille voir de quoi il s’agit , et que) peut être le sujet de leur différend. Là-dcssus me voilà delmut ; et , sans perdre un temps si cher à remettre ma chemise, je m’empressai à descendre dans b galerie ; mais à peine

’ÀI.FARACHE.

| ms -je posé le pied sur mon échelle, car je n’avois pas d’autre escalier, que mes yeux furent frappés d’une grande lumière qui me surprit et m’arrêta tout court. Je tournai b tê*te pour découvrir la cause de cette clarté ; je vis une figure toute nue comme b mienne, et si noire que j? m’imaginai que c’étoit le diable : j'en tressaillis de peur. Ce fantôme étoit ma maîtresse , qui . s’étant éveillée au bruit du combat des matous, venoit , avec une lampe à b main , au secours de nos faisans et de nos perdrix. Comme die s’étoit aussi couchée in pu ris naturalibux . elle avoit, dans son empressement, négligé aussi bien que moi de reprendre sa chemise. Nous croyant l’un et l’autre endormis, celte précaution nous avoit paru superflue. Nous nous aperçûmes tous deux en même temps. Si je la pris pour un démon , elle me prit de son côté pour un lutin. Je poussai un cri horrible ; elle y répondit par un autre de b même force, et s’enfuit dans sa chambre avec effroi. Je voulus, à son exemple, regagner mon galetas; mais je glissai par malheur le long de l’échelle , et tombai dans b galerie si rudement , que je me fis quelques meurtrissures.

Je me relevai avec assez de peine, et cherchant à tâtons un endroit où je savois bien qu'il y avoit un petit fusil , de b mèche d’ Allemagne, dis allumettes et plusieurs bouts de chandelles. jVn allumai un , avec quoi je parcourus la galerie, pour voir si les combattants n’v étoient point encore ; mais nos cris les avoient épouvantés et mis en fuite. Nous voyant délivrés de nos ennemis, j’examinai toutes les piè*ces de notre tapisserie l’une après l’autre, et en ayant fait un exact examen , je trouvai que la bataille sanglante dont le bruit nous avoit réveillés b patronne et moi, venoit de se donner pour un levraut tout lardé, que les chats sJ étoient disputé avec tant de rage, qu’il n’en restoit plus que les os.

Cela fut cause que je plaçai nos longes , w* faisans et nos perdrix de manière que, les croyant hors d’insulte, j’allai me recoucher; mais je ne pus fermer l’cril. Outre que je me sentois incommodé de ma chute , l’image de ma maîtresse s’offroit à mon esprit à chaque instant ; je m’imaginois avoir encore devant les yeux sa F<*® basanée. L’effroyable créature qu’une jiareille femme toute nue ! Enfin , le jour étant venu chasser les ombres d’une si désagréable nuit , et devant être, par ordre de mon maître, de grand matin à b cuisine, je me levai et m’habillai pour m y rendre. D’alxnd que j’y fus arrivé, le cuisinier me demanda des nouvelles de sa femme et de sa maison. Je lui dis que la seîiora se porioit à merveille, et que tout étoit chez lui en bon

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