CHAPITRE III. éoO
ordre. Je ne jugeai point à propos de lui parler du démêlé des matous , de peur qu’il ne s’avisât de m’imputer la triste destinée du levraut, et de punir ma négligence
C’étoit un beau tableau à voir que les préparatifs qui se faisoient à l’hôtel pour régaler le prince qu'on y atlendoit, et les divers mouvements , tant des gens occupés dans la cuisine , que de ceux qui alloient et venoieut. 11 n’y avoit qu’à demander tout ce qu’on soubaitoit pour l’avoir ; et c’est ce que tout le monde faisoit fort librement. C’étoit mie dissipation de biens qu’on ne peut exprimer ; les provisions fondaient , pour ainsi dire, à vue d'œil. L’un disoit : Donnez-moi du sucre pour les tourtes, et l’autre crioit: A moi pour les tourtes, du sucre ; et ainsi du reste. 11 uej falloit seulement que changer un peu la façon de demander quelque chose pour l’obtenir deux ou trois fois. Nous appelions ces grands repas des jubilés , comme si nous eussions cru gagner des indulgences en volant le seigneur dont nous mangions le pain. Il est constant que la rivière débordoit alors de tous cités , et que les poissons uageoient en grande eau. Pour moi , petit épervier , j'altcndois pour jouer de la grille que les gros milans eussent leurs serres pleines. Je sentis pourtant une si forte démangeaison dans les mains, que je ne pus me défendre de les mettre daqs un panier d’œufs, et d’en glisser douccmeul dans ma poche une demi-douzaine.
Le malheur me suivoit encore ce jour - là. Uon maître remarqua cette action , et s’avisant à mes dépens de vouloir faire l'honnëte homme et le serviteur zélé , pour jeter de la poudre aux yeux de plusieurs domestiques qui étoieut présents , il vint à moi d’un air furieux , et me renversa par terre d’un coup de pied. Je tombai justement du côté de la poche où étoicnl mes œufs , qui se cassèrent tous , et Grent une omelette qu’on vil bientôt couler le long de ma jambe, et qui fournit à la compagnie une occasion de rire. Le cuisinier seul garda son sérieux , et joignant à l'affront qu’il m’avoit fait les injures et les reproches , il me dit qu’il m'apprendroit à voler dans rliôtel d’un seigneur tel que celui qu’il servoit. Dans la fureur où j'étois contre ce traître de cuisinier , je fus tenté de lui répondre que personne en effet ne pouvait mieux m’enseigner cela que lui , et que ces œufs pour lesquels il me chàtioit , venoieut des poules qu’il m’avoit fait porter dans sa maison le soir précédent. Mais je retins ma langue , et par là j’évitai de nouveaux coups de pied , qui n’auroient pas manqué d’ëlrc le prix d’une réponse si caustique. Belle leçon pour toi , lecteur , si tu as le bonheur de t’en souvenir, quand tu auras envie de lâcher quel-
que bon mot qui pourrait avoir de mauvaises suites.
Malgré la confusion que me causa ce triste événement , je ne laissai pas de fourrer dans mes chausses deux perdrix , quatre cailles , et la moitié d’un faisan rôti , avec quelques riz de veau ; ce que je fis moius par intérêt que par gaillardise : je ne voulois pas qu'on dit que j’avois été à la cour sans avoir vu le roi , ou bien à la noce sans avoir baisé la mariée, Le banquet fini , comme nous nous en retournions .le soir au logis, mou mailre et moi , il me dit : Guzman, mon ami , ne sois plus fâché de ce qui s'est passé ce matin dans la cuisine; oublie le coup que je t’ai donné. U m’importoil plus que lu lie penses de le maltraiter ; je l’ai dû faire patpolitique. J'en étois mortifié dans le fond ; mais écoute , mon enfant , pour te consoler de cet accident, je t’acbetcrai une paire de souliers tout neufs. C’éloit une chose dont j’avois un trèsgraud besoin; aussi devins-je si sensible à cette promesse, que je ne gardai plus aucun ressentiment contre lui. Cependant il ne tint pas sa parole. Un incident désagréable pour moi , et que je vais le dire , me priva de ce présent.
Ma maîtresse , ce soir-là , me fit très-mauvaise mine. Je jugeai que depuis l’aventure de la nuit dernière elle m’avoit pris en aversion, et je ne me trompois point dans mes soupçons ; elle n’osoit soutenir mes regards, et il me semliloit qu’elle avoit un air honteux ; mais je suis sûr qu’elle était moins piquée de ce que j’avois vu ses secrets appas , que du bel éloge que j’en pouvois faire. Quoi qu’il en soit, je m’allai coucher sans me mettre fort en peine de scs sentiments , et dans la résolution de vendre le jour suivant le gibier et les riz de veau que j’avois escamotés. Je me levai de si bon matin, que mon maitre éloit encore au lit quand je sortis. Je courus au marché , comptant que j'aurais tout le loisir de me défaire de ma marchandise , et de me trouver à l’hôtel avant lui. Effectivement, aussitôt que jo fus arrivé dans h grande place , un vieil écuyer , que je maudis toutes les fois que j’y pense , se présenta pour acheter tout ce que j’avois à vendre. J’étois si pressé que nous fûmes bientôt d’accord. Je convins de lui donner pour six réaux ce qu’il marchandoit, et je n’altendois que l’argent pour partir de là comme un daim ; mais autant j’avois d’impatience et de vivacité , autant le vieil écnyer montrait de Begmc et de lenteur. Il fallut d'abord qu’il mit sous son bras un petit registre qu’il avoit à la main , avec un grand chapelet dont il étoit entortillé ; puis il Ota scs gants crasseux pour les attacher à sa ceinture ; ensuite, avant tiré scs lunettes , il passa plus d’uuo
demi-heure à les nettoyer, pour mieux voir la monnoic qu’il me donnerait.
J’avois beau le prier de se dépêcher, et lui dire qu'une affaire importante m'appeloit ailleurs, il étoit sourd à ma prière. Combien employa-til de temps à délier sa bourse , et quelles pièces en lira-t-il l'tmc après l'autre! Des quarts, des demi - quarts de real et même des maravédis ; encore les miroit-il deux ou trois fois chacun en me les comptant dans la main. Tout cela me faisoit mourir :• Ah ! vieux roqnentin , disois-je cotre mes dents, chien de lambin, veux-tu donc me faire enrager ou m'amuser ici jusqu'à ce que mon maître , qui déjà se défie de moi , et qui peutêtre me cherche partout, tienne me surprendre?
C'est ce que je n’avois pas tort d’appréhender, l e cuisinier m'avoil entendu le matin sortir de chez lui ; ma diligence lui avoit paru assez extraordinaire; et me soupçonnant d’avoir en tête quelque nouri lie espièglerie , il s’éloit levé et habillé à la hâte pour se mettre à mes trousses , de sorte qu’il se trouva derrière moi dans le moment que le vieil écuyer, après toutes scs lenteurs , achevoit de me payer. Ho ! Iio ! garçon , s’écria mon maître en me saisissant la main et l’argent, quel marche faitesvous donc ici? A ces mots, je demeurai plus sot qu'un contrebandier qui se voit pris sur le fait. Je ne répondis rien , j’eus même la patience d’essuyer un coup de pied au cul avec un million d’injures, et il ne se retira qu'après m’avoir interdit sa maison , et menacé de m’assommer si j’avois la hardiesse de passer jamais devant la porte de l'hôtel. Mon marchand , pour ses péchés, demeura là jusqu’à la fin de la scène , qui ne fut guère moins triste pour lui que ponr moi ; car , m’en prenant à ce vieux sorcier du mauvais succès qu’avoit eu la vente de ma marchandise , je me jetai sur lui de rage, et lui arrachai mes perdrix et mes cailles, en disant que je voulois avoir mon bien , qu’il n'avoit qu’à courir après le fripon qui empurtoit son argent. En même temps je disparus aussi promptement qu’un éclair pour aller vendre mon gibier dans un autre marché, laissant dans celui-là mou flegmatique écuyer penser ce qu’il lui plairoit de celle aventure, qu’il regarda peut-être comme un tour qnc le cuisiuicr et moi nous avions concerté tous deux.