CHAPITRE X
Guzman sr rend avec la compagnie à Bar coton no. I? y joue un tour à un orfèvre, et s'embarque pour l Italie.
Les galères arrivèrent enfin à Barcclonnc. Dès que nous en eûmes avis, nous nous y rendîmes pour nous embarquer ; mais le temps ne sc trouva point favorable pour cela , et nous fûmes obligés | de faire un assez long séjour dans celte ville. Ce I u’éloit plus là ce pays de ressource où l'on pouvoit, avec un peu d’adresse, vivre grassement à j bon marché. Je vis bientôt mon capitaine tomber dans une mélancolie dont je pénétrai facilement la ; eause. Je devois bien comioîlre sa maladie, puis- I que j’étois le médecin qui l’en avoit déjà guéri.
Pour cette fois-là, je. sentais mon habileté en r défaut, ignorant la carte de Barcclonnc , et le génie de scs habitants. Je ne laissai pas, à 'tout événement d’offrir mon spécifique à mon malade, qui me dit là-dessus, d’un air très-sérieux , que nous n’avions plus affaire à des paysans, et qu’il falloit aller la sonde à la main. Les difficultés ne firent qu’irriter mon esprit , cl il me vint une idée que je résolus de suivre. J’ai déjà dit que le capitaine i avoit des bijoux qu’il gardoil comme une poire pour la soif. Parmi ces bijoux était un reliquaire d’or, garni de quelques pierreries, et doul il parloitde se défaire pour subsister jusqu’à rembarquement. Je le priai de me montrer ce bijou , et j je lui demandai s’il avoit assez de confiance en j moi pour vouloir bien me le laisser entre les mains pendant un jour ou deux, ajoutant que je le lui rendrais avec usure. A ces mots , il prit un air gai , et me répondit eu souriant : Oh! oh! mon petit ami Guzman, méditeriez- vous, par hasard , quelqu’un de ces tours de passe-passe que vous savez 1 si bien faire? Vous n’avez seulement, repris-je,
\ qu’à me donner le reliquaire, et tenez-vous gail- I lard. Si, malgré toutes les mesures que je pourrai
prendre pour faire sûrement le coup que j’ai dans la tête , j’ai le malheur d'aroir quelque démêlé aïec la justice , du moins je tous promets de sauver votre honneur et de porter toute l’iniquité.
Mon capitaine se rendit <1 cela ; il m'abandonna le reliquaire, en me disant qu’il souhaitait que je vinsse heureusement à bout de mon entreprise. Personne n’y avoit pins d’intérêt que lui , puisque tout le profit lui en deroit revenir. Je mis le bijou dans une bourse que je cachai dans mon sein, et dont je passai les cordons dans une boutonnière de mou jupon , après quoi j’entrai chez le premier orfèvre qu’on m’enseigna , et qui, par bonheur pour moi , était connu dans la ville pour un insigne usurier. Je lui demandai s’il vouloit acheter un beau reliquaire , et en même temps je lui montrai celui que j'avois. Je m'aperçus qu’il en fut très-content , quoiqu’il affectât de ne le point paraître. Je n’attendis pas qu’il me fit des questions; je lui dis que j’étais soldat dans une compagnie de nouvelles levées, laquelle devoil passer en Italie ; que j’avois mangé tout l’argent que je possédons, et que, n’en ayant plus, je me trouvois réduit à vendre ce bijou pour n’élre pas sans espèces. Allez, poursuivis-je; allez vous informer de mon capitaine , des autres officiers et des soldats même, qui je suis ; ils vous apprendront que je me nomme don Juan de Guzman. Sur le rapport qu'ils vous feront de moi , vous verrez si vous pouvez acheter mon reliquaire en sûreté. Pendant que vous ferez vos informations , je vais vous attendre sur le port où une affaire m’appelle.
L’orfèvre , qui ne vouloit pas laisser échapper ce bijou, prit son manteau, et courut sur-!cclump vers le quartier où je lui dis que nous logions. Il ne manqua pas d’interroger quelques officiers et des soldats même pour savoir ce que c’étoit qu’un certain don Juan de Guzman, qui se disoit de leur compagnie. Les uns et les autres ( car j’étois généralement aimé) l’assurèrent que j'étais un jeune homme de qualité, qui avoit dessein de passer avec euz en Italie, et qu'ils m'avoicnl vu faire une figure des plus brillantes ; enfin ils lui rendirent un si bon témoignage de moi , qu'il vint promptement me chercher sur le port , où il n’eut garde de ne nie pas trouver, puisque jo n’étais là que pour l’attendre et le friponner. Il me dit en m’abordant qu’il me prioit de lui faire voir encore le reliquaire , cl qu’il l’acheleroit. Je le ïcui bien , lui ré|>ondis-je ; mais tirons-nous un peu à l’écart; nous n’avons pas besoin que le monde s'assemble autour de nous.
Je tirai le bijou de la bourse, et le lui donnai à | considérer de nouveau, fi le regarda de tous eûtes, et, après l’avoir bien 'examiné, il nie demanda ce que j’en toulois. Je lui dis deux cents écus d’or,
.FARACHE.
et ce n’étoit pas la moitié de ce qu’il valoit. Le vieil usurier feignit d’étre étonné de ce prix , et commença de dire qne l’or n’étoit pas du plus fi n ; outre cela , il trouva de grands défauts dans le travail comme dans les pierreries ; néanmoins il m’en offrit cent écus. Je fis le surpris à mon tour. Ce n’est pas assez, m’écriai-je; c’est se moquer; vous abusez de ma situation ; mais quelque besoin que j’aie d’argent, je vous déclare que vous ne l’aurez pas à moins de cent cinquante écus d’or.
11 fit pourtant si bien encore que j’en rabattis trente ; de sorte que le marché fut conclu à cent vingt. Il me pria d’aller avec loi à sa boutique pour les recevoir ; ce que je refusai de faire , en lui disant que j’attendais un homme , et que je ne pouvois m’éloigner du port ; qu’il n’avoit qu’à retourner chez lui chercher la somme dont nous étions convenus, et qu’il me retrouverait au même lieu où il me laissoit. L’orfèvre , voyant que je m’obstinois à ne vouloir pas l’accompagner, et craignant qne la personne qui devoit me Tenir joindre ne fût un de ses confrères , auquel j’avois peut-être donné rendez-vous pour le même sujet, courut au logis avecd’autant plus d’empressement , qu’il avoit plus d’envie d’avoir le reliquaire.
J’aperçus bientût ce vieux fripon qui revenoit tout essoufflé ; il portait dans un petit sac les cent vingt écus d’or , qu’il me compta dans la main. Je lui demandai le petit sac dans lequel je remis i’or, et loi offris à la place la bourse où avoit été le bijou ; mais faisant semblant de ne pouvoir défaire les cordons que j’avois exprès bien attachés , je tirai, comme par impatience, d’un étui qu’il avoit à sa ceinture , un couteau pour les couper. Quoique cette action le surprît un peu , il était si éloigné d’en pénétrer la cause, qu’il reprit le chemin de sa maison , très-satisfait d’avoir profité d’une bonne occasion, et ne se doutant nullement du piège que je lui avois tendu.
Je le laissai faire quelques pas ; pais je fis signe à un de mes camarades, qui ne valoit pas mieux que moi, et que j'avois posté dans un endroit, avec ordre d’accourir quand je rappellerais. Je le chargeai des écus d’or , que je lui dis de porter à notre capitaine; ensuite, courant après mon orfèvre, que je n’avois pas perdu de vue, je l’atteignis dans un carrefour où il y avoit par hasard une troupe de soldats assemblé-s ; et le montrant du doigt . je me mis à crier : Au voleur , seigneurs soldais . au voleur! Pour l’amour de Dieu, arrêtez ce vieux fripon qui in’a volé! ne le laissez point écbap|ior! Les soldats , dont il y en avoit quelques-uns de notre compagnie , arrêtèrent aussitût l’orfèvre , en lui demandant pourquoi il me donnoil sujet de nie plaindre ainsi de lui. Il fut d'abord si troublé, si saisi de crainte et d’élonneuicut , qu’il n'eut |>as la