LIVRE TROISIÈME
CFHPITRE PREMIER.
Guzman, arrivé à Gènes, prend la résolution d'aller se
présenter devant ses parents. De quelle manière ils
je reçoivent
Aussitôt que j’eus quitté mon capitaine , ou , pour mieux dire, quand je vis qu’il m’abandonnoil , je ne songeai qu’à me consoler de ce malheur. Rien n’étoit plus propre à me le faire oublier, que de penser qu’enfin j’étois à Gènes, après avoir si long-temps souhaité de m’y voir. J’allai d’abord faire un tour dans b ville , où je demandai des nouvelles de mes parents. J'appris qu’ils étoieul hauts et puissants seigneurs, et des plus riches de la république. Gela me causa bien de la joie, et me lit juger que je recevrais d’eux de grands secours, lorsqu’ils sauraient que j’élois un extrait de leur noble famille.
En attendant que je fusse en état de les aller saluer chez eux . je jugeai à propos de chercher une petite hôtellerie où je pusse vivre à peu de frais. Ma pislolc ne pouvoit me mener loin. Encore fallut-il en employer une partie en souliers, dont j’avois un extrême besoin. Mon habit éloit déjà bien usé. aussi bien que mes bas et mon chapeau. Tout mon équipage commençoit à menacer ruine. Tant mieux, disois-je ; mes parents ne souffriront pas que je demeure comme je suis ; ils ne Tondront pas que je leur fasse déshonneur. Ne perdons point de temps, bâtons-nous de nous faire conuoilrc , pour sortir promptement de misère.
Me voilà donc à chercher meywrents. et à demander le chemin de leur maison, en me vantant publiquement d’être de leur famille ; ce qui leur fut bientôt rapporté par des gens qui ne les aimoicnl guère , et qui , jugeant que b vue d’un jeune homme si mal équipé ne leur ferait pas grand plaisir, s’étoient empressés à leur porter cette agréable nouvelle. Mes généreux parents en furent au désespoir. Il leur semhloit que ma pauvreté les couvrait d’infamie; et je ne voudrais pas jurer que s’ils eussent pu , sans se commettre, me faire poignarder, ils n’y auraient pas manqué; outre qu’ils n’eussent fait en cela que suivre l’usage de ce pays-là. Mais comme on s’enlrctenoit déjà de moi dans toute la ville , et que l’on s’y
souvenoit encore de mon père , si Ton m’eut vu tout-à-coup disparoitre, on n’en aurait pas demandé b cause.
Ne sois pas scandalisé, lecteur, de b mauvaise opinion que j’ai de mes parents. Je m’imagine qu’à leur place lu ne ferais pas autrement qu’eux. Supposc-toi pour un moment aussi riche qu’ils l’étoient , et me dis de quelle façon tu recevrais un I gueux qui , tout-à-coup tombé des nues , viendrait 1 le saluer au milieu d’une rue , en te disant : Boni jour, mon oncle ; je suis fils de votre frère ou de votre mère : tu trouverais cela bien mortifiant. J’eus l’imprudence de me présenter publiquement devant eux ; aussi je n’en altordai pas uu qui ne me traitât d’imposteur et de fripon. Ils accompagnèrent même de menaces ces deux épithètes. Croyez-nous, me dirent-ils, ne vous arrêtez point ; à Gênes, de peur d’v passer fort mal votre temps. J’avois beau nommer mon père, et protester qu'il avoit tenu son rang parmi les nobles Génois, tons ses mauvais parents l’avoient oublié.
Je rencontrai pourtant un soir certain vieilbrd, qui, sans se découvrir, m’aborda d’un air doux et honnête. Mon fils, me dit-il, n’est-ce pas vous qui avez sujet de vous plaindre de quelques personnes titrées qui ne veulent pas vous reconnoîtrc pour un homme de leur sang ? Je répondis qu’oui, et je lui dis qui éloit mon père. Vous me parlez , reprit le vieillard, d’un noble que j’ai vu autrefois. Il est constant qu’il a dans celte ville des parents qui sont des gens considérables. Je vous dirai même que je connois un banquier qui doit avoir été des amis de votre père, et qui demain, car il est trop tard aujourd’hui , vous mettra au fait de toute votre famille. En attendant que je vous mène chez lui , continua-t-il, venez loger dans ma maison ; je suis indigné de l’accueil que vos cousins vous ont fait; ilsdevoieul plutôt vous recevoir avec affection. Mais suivez-moi , et comptez que le banquier vous vengera bien de leur dureté.
J’acceptai l’offre que ce bon vieillard me faisoit de me donner un logement , en rendant grâce au dd d’avoir fait une si heureuse rencontre. Je u’avois garde de me défier d’un pareil personnage. Il avoit l’air grave et débonnaire; sa tète chauve et sa barbe blanche rendoient sa mine vénérable. Il
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s’appuyoit sur un bâton , et portoit une longue robe : je le regardois comme un autre saint Paul. Lorsque nous fûmes dans sa maison, qui me parut un hôtel magnifique, il Tint un valet qui voulut lui ôter sa robe ; mais le vieillard ne la quitta point, par un excès de politesse, et renvoya le valet, après lui avoir dit quelques paroles italiennes, qui furent pour moi de l'hébreu. Ensuite il me fit entrer dans une salle , où , pendant une heure entière, il m'entretint des affaires d'Espagne; puis venant insensiblement à celle de ma famille, il me fit force questions, particulièrement sur ma mère, et je n’v répondis point en sot. L’entretien commençoit à m’ennuyer, quand le valet revint. Us eurent encore ensemble une petite conversation eu italieu , à laquelle je ne compris rien non plus qu'à la première ; mais immédiatement après, le ! bon homme, s’adressant à moi, me dit en espagnol : Je suppose que vous avez soupe; il est temps de s’aller coucher ; vous devez avoir besoin de repos. Nous nous reverrons demain. Puis se tournant vers le domestique : Antonio Maria , poursuivit-il , conduisez ce gentilhomme au plus ! bel appartement de ma maison.
J’avois plus d’envie de manger que de dormir, j ou plutôt je mourois de faim , ayant par malheur dîné ce jour-là fort sobrement à mon auberge, pour mieux ménager ma pistole, qui tiroit à sa fin : néanmoins, de peur d'abuser des bontés <fun liote qui paroissoit si disposé à me rendre service, je suivis son valet , comme si j’eusse eu le ventre plein. Ce domestique me fit d'abord traverser une enfilade de sept à huit pièces pavées d’albâtre, et toutes plus propres les unes que les autres ; de là nous entrâmes dans une galerie pour aller gagner une trèJ-bellc chambre , où il y avoit un lit fort riche et bien garni , avec une tapisserie magnifique. Vous voyez votre chambre , me dit Antonio Maria, et le lit qui vous est destiné : il n’y couche jamais que des princes ou des parents de mon maître.
Ce valet, après m’avoir laissé considérer un peu la richesse? des ameublements, s’offrit à me désha- ; billcr; mais je m’en défendis pour cause : outre | que je n’élois pas bien aise qu’il vît une chemise toute déchirée, mon habitavoit besoin d’une main j plus intéressée que la sienne à me l’ôter délicate- j ment. Cependant, soit par malice, soit qu’il crût que je ne m’opposois à sa bonne volonté que par politesse , il revint à la charge ; et se mettant en devoir de me servir malgré moi , il me prit et me lira si brusquement une manche, qui si je n’eusse pas eu la précaution de la tenir de l’autre main , il me l’auroit sans doute arrachée. Alors le priant d’un air chagrin de me laisser en repos, j'allois tout de bon me fâcher contre lui , s’il ne se fût
point arrête pour prévenir ma colère. Je me relirai dans la ruelle, où m’étant promptement défait de mes guenilles qui ne tenoient qu’à deux lacets , je me fourrai vite dans le lit , dont je sentis que les draps étoient propres et parfumés ; après quoi je dis au valet qu’il pouvoit emporter la chandelle. Je n’ai garde, me répondit-il; ce seroit le moyen de vous faire passer une très-mauvaise nuit. Il se cache dans cette chambre , dont le plafond est fort élevé , de grandes chauves-souris qui sont assez communes dans ce pays-ci, et dont vous seriez incommodé si vous demeuriez sans lumière ; ajoutez à cela , poursuivit-il , qu’il revient dans les principales maisons de cette ville certains esprits malfaisants, dont on serait infailliblement tourmenté si l’on négligeoit d’avoir dans les chambres des chandelles allumées, dont ces lutins, à ce qu’on dit , fuient la clarté. Il me faisoil tous ces contes d’un air ingénu , et je les écoutois avec toute la crédulité d’un enfant , au lieu de me déGer de cet Antonio Maria, dont la mine fourbe me devoit être suspecte.
Il ne fut pas sitôt hors de ma chambre , que je me levai pour aller fermer ma porte aux verrous , moins dans la crainte d’étre volé, que dans l'espérance d’empécher par là les esprits de m’y venir persécuter. Après cela , me croyant en sûreté , je me recouchai, et me mis à faire des réflexions sur les bontés du respectable vieillard chez qui je me trouvois. Bien loin de le soupçonner de quelque mauvais dessein , ce que je n’aurois pas manqué de faire si j’eusse eu un peu plus d’expérience , je me représentai qu’il falloit que ce fût quel(|u*un de mes plus proches parents, lequel n’avoit pas voul u se faire connollre ce soir-là, pour me surprendre plus agréablement le lendemain matin. Je gagerais bien, disois-je, qu'à mon réveil je verrai venir un tailleur qui me prendra la mesure d’un habit. Je puis compter que j’aurai bientôt toutes mes petites commodités. Je n’ai pas perdu ma peine d’avoir passé la mer pour venir en Italie. C’est ainsi qu*cn me berçant dos plus agréables pensées, je livrai peu à peu mes sens au sommeil le plus profond.
Quoique Antonio Maria m’eût dit que les esprits malfaisants étoient ennemis de la lumière, nia chandelle allumée ne put me garantir des persécutions de quatre figures de diables qui entrèrent dans ma chambre. Je u’cnlcndis pas d’abord le bruit que firent ces démons ; mais leur intention n’étant pas de respecter mon repos , ils s’approchèrent de mon lit, tirèrent les rideaux, me saisirent tous quatre, deux par les mains, deux par les pieds, et m’enlevèrent. Je me réveillai enfin , et me voyant suspendu en Pair entre les griffes du ces quatre diables, je demeurai tellement épouvanté, qu’on peut dire que j’élois plus mort que
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*00 GUZMAN DALPARACHE.
vif. Us avoient la formesous laquelle on représente on démon ; de grandes queues, des masques effroyables cl des cornes à la télé. Je perdis l’usage de la rois ; à peine me rcstoit-il quelque sen liment. J’en eus pourtant encore assez pour invoquer quelques saints, dont les noms se présentèrent i mon esprit ; mais quand j’aurois récité des oraisons, c'eût été autant de bien perdu; je n'aurois pu chasser res lutins : les exorcismes mêmes auraient été inutiles. J’avois affaire à des diables baptisés. Ils me mirent dans une de mes courertures, en prirent chacun nn coin , et commencèrent à me berner arec tant de vigueur, qu'ils me lançoient jusqu'au plafond , contre lequel je m’imaginois à tout moment que j'allois me casser la tête on quelqu'un de mes bras. J’en fus quitte toutefois pour des contusions et des meurtrissures. Ils cessèrent enfin de me faire voltiger , soit par fatigue , soit qu’ils sentissent que ma peur étoit laxative. Ils me couchèrent tout rompu ; puis, m'ayant recouvert , ils éteignirent la lumière , et s’en retournèrent par où ils étoient venus.
Je demeurai dans ce pitoyable état jnsqu’an lever du soleil ; et la frayeur dont j’avois été saisi m’agitoit encore, lorsque je fis un effort ponr me lever, dans le dessein de sortir au plus vite d’une maison où l’on rcmplissoit si mal les devoirs de l’hospitalité; mais je ne me levai ni ne m’habillai point sans ressentir de vives douleurs . dont je ne ponvois me rappeler la cause sans donner mille malédictions au vieillard qui m’avoit fait traiter si cruellement. Ce n’éloit plus pour moi ce personnage si digne de vénération , cet homme de bien que je m'applaudissois d’avoir rencontré ; c’étoit alors un vieux sorcier , damné dès ce monde.
Avant que de sortir de la chambre, je fus curieux de savoir par où les malins esprits y étoient entrés. J'examinai d'abord la porte ; et la trouvant au même état où je l’avois laissée en me conrhant, c’est-à-dire fermée aux verrous, je ne pouvois croire raisonnablement qu’ils se fussent introduits par là; mais ayant levé une tapisserie, j’aperçus une grande fenêtre qu’elle couvrait , et qui donnoit sur le corridor. Elle étoit même encore ouverte, les lutins ne s’étant pas mis fort en peine de la fermer. Je ne Gs point de bruit, de peur que les battus ne payassent encore l'amende, et je n’aspirois qu’à me tirer de ce maudit endroit. J’étois déjà dans la galerie , lorsque Antonio Varia vint au devant de moi pour me dire que son maître m’attendoit dans une église à deux pas de là. Je ne lui répondis qu'en le priant de me conduire à la porte de la rue ; ce qu’il fit d'un aussi grand sang-froid qui; s’il n'eOt pas été un des démons qui m'avoienl si bien berné. Dès que j’eus la clef des champs, je ne demandai pas mon reste; je
m’enfuis tout-à-coup comme si je n'eusse pas ou le moindre mal. Que la frayeur prête de forte ! J’allois comme la pensée.
D’abord que je me vis en liberté , ma faim, que la crainte avoit suspendue, recommença de se faire sentir , et devint telle , qu’il me fallut , pour la satisfaire, acheter un peu de viande cuite et un morceau de pain , que je mangeai en marchant toujours. Je ne m’arrêtai point que je ne fosse hors de la ville ; mais alors apercevant une taverne , i j’entrai dedans pour boire un roup. Le vin , que je trouvai bon , ranima mon cotirage ; de manière qu’après un petit repas je pris la route de nome en m'occupant du gracienx accueil que mes parents m’aroicnl fait, et surtoutde celui du vieillard. Je fis serment de ne jamais oublier la détestable nuit que ce vieux loup gris m'avait procurée en me menant loger chez lui, et d’en tirer vengeance si la fortune in’en fournissoit l’occasion.