CHAPITRE
quelque grand seigneur ; mais je résistai courageusement à ce désir, qui me parut une tentation du diable.
Oh ! oh ! Guzman , me dis-je à moi-mémo , avez-vous envie de vous donner ici les mêmes airs qu’à Tolède ? Si , par malheur, quand vous aurez employé tout votre magot à vous babiller, vous ne trouvez point de condition , qui vous nourrira , mon ami ! D’ailleurs pensez-vous qu’un bel habit neuf soit propre à rendre le monde charitable? Détrompez -vous; vous ferez beaucoup mieux vos orges vêtu comme vous êtes. Croyez-moi, profitez de vos vieilles folies, au lieu d'en vouloir faire de nouvelles. Demeurez tranquille , et n’ayez point de vanité. En me parlant de cette sorte , je tirai ma bourse et lui fis un nouveau noeud ; puis , apostrophant I» espèces qui étoient dedans : Demeurez enfermées là, leur dis-je, jusqu'à ce qu’il s’offre une meilleure occasion de sortir.
Je commençai donc à promener mes haillons dans les rues de Rome, et à demander l’aumône en gueux qui déjà se crovoit un maître, et qui pourtant n’étoit encore qu’un apprenti, en comparaison des mendiants de ce pays-là. Il y en eut , entre autres , un jeune qui , remarquant de quelle façon je m’y prenois, jugea que j’avois besoin de leçons, et voulut bien m'en donner. Nous nous associâmes tous deux ; et , pour me rendre plus utile à la société , il m’apprit les différentes manières et les tons divers dont il falloit demander aux uns et aut autres , sans parler de la variété des discours qu’on leur devoit tenir. Les hommes , me dit-il , ne sont poiut touchés de ces voix plaintives et lamentables dont les gueux font retentir les airs ; ils mettent plus volontiers la main à la poebe quand on leur demande simplement pour l’amour de Dieu. Quant aux femmes , continua-t-il , comme les unes sont dévotesà la Sainte-Vierge, les autres à Notre-Dame du Rosaire , c’est par là que nous les empaumoos. U est bon aussi de leur souhaiter qu’elles soient préservées de tout péché mortel , de faux témoignage , du pouvoir des traîtres et des méchantes langues. Ces sortes de vœux , faits en termes énergiques et d'une voix forte , leur arrachent l’argent du fond de l’âine.
Il m’enseigna de plus de quelle manière on pouvoit inspirer de la compassion aux riches , et, ce qui est encore plus difficile, aux dévots «le profession. Eu un mot , je reçus de lui de si tonnes instructions , que je in'en trouvai fort bien. Je ne savois que faire de tout ce qu'on me donnoit Je connoissois déjà Rome, depuis le pape jusqu’au dernier de ses marmitons. De peur de fatiguer mes pratiques à force de leur
demander, j’avois divisé la ville en sept quartiers, dont j’en visitois régulièrement un chaque jour. Je n’étois pas moins exact à parcourir les églises , quand on y célébrait des fêtes , et je faisois alors dans ces endroits-là de copieuses recettes de menues monnoies. A l'égard des morceaux de pain qui m’étoient ordinairement donnés aux portes des maisons , j’en vendois le superflu aux pauvres honteux qui , par la secrète assistance des fidèles , étoient en état de les payer comptant. Des villageois , et d’autres gens qui engraissoient de ta volaille et des cochons , en achetoient aussi ; mais les faiseurs de pain d’épice étoient ceux de mes chalands avec qui je trouvois le mieux mon compte. Je faisois encore de l’argent de toutes les vieilles hardes que m’apportoient pour me couvrir la peau les personnes charitables , qui ne pouvaient sans pitié voir un garçon de mon âge presque nu, surtout pendant l’hiver.
Depuis ce temps-là, ayant fait connoissancc avec les premiers docteurs de notre facnlté de gueuserie , j’achevai de ine perfectionner par leurs conseils et par leur exemple. J’allois avec eux dans les grandes maisons, quand on y faisoit des aumônes publiques. Un jour que nous étions une trentaine pour le moins à la porte de l’hôtel de l’ambassadeur de France , j’entendis un de mes confrères qui disoit derrière moi : Regardez ce vilain gourmand d’Espagnol , il gâte le métier. S'il arrive le ventre plein dans un endroit où quelqu’un lui présente de la soupe ou de la viande , il n’en veut point. Cela nous perd : on juge par là que les pauvres, ponr la plupart, en ont plus qu'il ne leur en faut. Un de nos anciens qui me counoissoit , ayant oui ces paroles, dit au gueux qui venoit de les prononcer : Paix , camarade. Ne voyez-vous pas bien que c’est un étranger qui n’est pas encore instruit de nos règles. Laissez-moi faire ; je veux Pendoctriner : il n’a pas la tête dure , et je pois vous assurer que dans peu il en vaudra bien un autre.
Après avoir ainsi pris mon parti , il m’appela tout bas , et, me tirant à l’écart , il me fit plusieurs questions. Il me demanda de quel endroit d’Espagne j’élois , comment je me nommois , depuis quel temps je demeurois à Rome ; et quand j’eus répondu à tout cela très-laconiquement . il me représenta , mais avec beaucoup de douccnr , les considérations mutuelles que les pauvres se dévoient les nns aux autres, pour le décorum de la gueuserie ; qu’ils étoient obligés d’être unis et de s'entendre comme des frères en foire. De là , s’engageant dans un grand détail , il me révéla des secrets qui me firent bien connoître quo j’élois encore fort au - dessous de ces grands
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hommes. Il m'apprit, entre autres choses dont je n’avois de ma vie entendu parier , de quelle façon je pouvois élargir mon estomac, et manger quatre fois plus qu’à mon ordinaire sans en être incommodé. U n’oublia pas de me remontrer que je devoès , lorsque je mangerais devant le inonde, faire paraître une extrême avidité ; ce qui étoit essentiel , disoit-il , pour persuader que les pauvres mouraient de faim. Après cela , il finit en me disant à quelles heures il falloit que j’eusse soin de me rendre à tels ou tels endroits, dans quelles maisons il m’étoit permis d’entrer dans la cuisine, et même jusque dans la chambre , et il me marqua celles dont il m’étoit défendu de passer la porte.
Je m’imaginois qu’il avoit épuisé la matière, et cependant toutes ces choses n’étoient encore rien au prix des lois de la gueuserie. Il me les lit lire chez lui , où il me mena dès que l'aumône de l’ambassadeur de France eut été distribuée. Il ne se contenta pas de me donner la lecture de ces lois admirables ; il m’en laissa prendre une copie , afin , me dit-il, que, cessant d’y contrevenir par ignorance, je ne commisse plus d’actions scandaleuses. Je n’ai pas cru , lecteur, devoir supprimer ces statuts. Je vais te les rapporter tels qu’ils me furent communiqués. S’il y a des personnes qui n’aiment point les peintures dans les mœurs basses , est-il juste que , pour m’accommoder à l’excès de leur délicatesse, je ne te montre pas un tableau qui peut te faire plaisir ?