CHAPITRE III
Les lois de U gueuserie.
Comme les gueux de chaque nation se font distinguer par la manière dont ils demandent l’aumône; que les Allemands mendient par troupes et en chantant, les Français en priant, les Flamands eu faisant des révérences, les Bohémiens en disant la bonne aventure, les Portugais en pleurant, les Italiens en haranguant, les Anglais en injuriant , et les Espagnols en grondant d’un air orgueilleux : nous leur ordonnons à tous d’observer les statuts suivants , sous peine de désobéissance :
1° Nous défendons à tout mendiant blessé ou estropié, de quelque nation qu’il soit, de paraître dans les endroits où seront d’autres gueux pleins de vigueur et de santé , à cause de l’avantage qu’il aurait sur eux ; comme aussi nous faisons défense à ceux qui n’ont aucune incommodité de faire aucune liaison , de quelque façon que ce puisse être, avec des aveugles, diseurs d'oraisons,
. saltimbanques , poètes , musiciens , captifs rachetés, ni même avec de vieux soldats échappés d’une déroute , non plus qu’avec des matelots sauvés d’un naufrage. Quoiqu’ils demeurent tous d'accord qu’il faut demander la charité pour subsister, leur manière de gueuser étant différente . il est nécessaire que chaque société s’eu tienne à ses règlements.
2* Nous ordonnons que dans chaque pays les mendiants aient des tavernes fixes , où puissent présider trais ou quatre de leurs anciens avec ' leurs bâtons à la main pour marque de leur autorité ; auxquels dits anciens nous donnons pouvoir de s’entretenir, dans lesdites tavernes, de toutes les affaires du monde , et de dire avec j liberté tout ce qu’ils en pensent : permettons en même temps aux autres gueux de conter leurs faits héroïques, ainsi que les exploits de leurs prédécesseurs , et de parier des batailles où ils ne se seront point trouvés.
3“ Que tout pauvre mendiant soit tenu de porter à la main un bâton , ferré même s’il se peut , pour s’en servir dans l'occasion , à peine de s’en repentir.
4° Qu’il prenne garde surtout d’avoir sur lui quelque chose de neuf ; que tous ses vêlements soient usés, déchirés ou rapiécctés; rien ne produisant un plus mauvais effet que de gueuser avec un habit neuf : bien entendu toutefois que si en demandant l’aumône un mendiant reçoit quelque harde neuve, il pourra s’en parer le jour qu’il | l’aura reçue, mais non pas plus Iong-tem|*s ; nous ' voulons qu’il s’eu défasse dès le lendemain.
5° Pour prévenir toute dispute qui pourrait naître entre les confrères pour les postes , nous entendons que l’ancienneté de la possession prévale, et qu’on n’ait aucun égard pour les personnes.
(i® Que deux mendiants infirmes ou estropiés gueusent ensemble s’ils veulent, et se traitent de frère ; mais qu’ils affectent de demander l’aumône tour à tour d’un ton de voix différent, et de façou que l’un ne commence que quand l’autre aura fini. Qu’ils marchent sur la même ligne des deux côtés d’une rue, en chantant chacun ses disgrâces,
! ct qu’ils partagent ensuite ce qu’ils auront gagné.
7° Qu’il soit permis à un gueux de porter, pendant l’hivtr, un vieux torchon sur sa tête en guise de bonnet, tant pour sc garantir du froid que pour faire le malade. De plus , il pourra se servir de deux potences, et avoir un pied attaché au dor- ' rière.
8" Tout mendiant peut avoir bourse et bourson ; mais il ne doit recevoir l’aumône que dans son i chapeau.
j 9° Qu aucuu de nos confrères n’ait l’indiscré-