CHAPITRE IV
tion de découvrir les mystères de noire société aux personnes qui n’y seront pas initiées.
10° Si quelqu’un de nos pauvres est assez heureux pour faire une découverte dans l’art de gueuscr, il faut qu’il la communique à la compagnie, afin qu’elle puisse s’en servir; les biens de l’esprit devant être communs entre tous les frères gneusants. Cependant, pour récompenser l’inventeur et mieux exciter son génie à découvrir de nouvelles ruses, nous lui accordons un privilège exclusif pour jouir trois mois de son travail ; et pendant ce temps-là nous défendons à tous ses autres confrères de le contrefaire, à peine de con- j fiscation, à son profit, de tout ce qu’ils pourraient 1 avoir gagné par ce moyen.
11° Nous exhortons les frères à s’indiquer fran- , chôment et de bonne foi , les uns aux autres , les | maisons où ils auront appris que l’on doit faire la charité publiquement ou en particulier, spécialement les maisons où l’on joue , et celles où les galants vont courtiser leurs dames , les aumônes étant certaines dans ces endroits-là.
12° Que nos gueux soient avertis de ne pas mener avec eux des chiens de chasse, comme chiens couchants et lévriers , ni même des roquets ; les aveugles seuls ayant droit de se faire accompagner dans la ville par un petit chien attaché ( à une ficelle. Cette défense pourtant ne regarde pas ceux de nos frères qui ont des chiens à talents. Nous permettons à ces derniers de continuer à leur faire faire leurs exercices ordinaires ; qu’ils ■ les fassent danser ou sauter dans des cerceaux ; niais qu’ils ne s’avisent pas de s’arrêter devant la porte d’une église où il y aura d’autres gueux de la ■ société, attendu que cela porterait à ceux-ci un ; notable préjudice.
13° Qu’un mendiant se garde bien d’aller ache- ! ter au marché de la viande ou du poisson pour son compte, à moins que la nécessité ne l’y oblige ; car cette action est d’une très-dangereuse conséquence.
14° Nous permettons aux gueux qui n’ont point d’enfants d’en louer jusqu’à quatre pour les mener avec eux dans les églises les jours de fêtes, mais qu’ils n’en prennent pas au-dessus de cinq ans, et, s’il se peut, que ces enfants paraissent jumeaux. Si c’est une femme qui les mène, qu’elle ne manque pas d’eu avoir un pendu à la mamelle ; et si c’est un homme, qn’il ait soin d’en porter toujours un entre ses bras ; il tiendra les autres par la main.
1 5° Que ceux qui auront des enfants les dressent, jusqu’à l’àge de six ans, à bien quêter dans les églises ; qu’ils les laissent aller seuls, sans pourtant les perdre de vue , après leur avoir appris à demander l’aumône pour leurs pères et mères qui
sont dans leur lit malades à l'extrémité. Mais sitôt que ces mêmes enfants auront attrapé leur septième année, nous ordonnons qu’on les abandonne à leur propre conduite , comme déjà majeurs , et qu’on se contente de les assujettir à se rendre au logis aux heures réglées.
16° Les gueux de la vieille roche, ceux qui sc font un point d’honneur de marcher sur les pas de leurs ancêtres qui les ont élevés dans la gueuserie, ne consentiront jamais que leurs enfants embrassent une autre profession que la leur, ni qu’ils s’abaissent à servir quelqu’un ; et si ces enfants veulent se montrer dignes de leurs pères, ils auront en horreur toute autre condition.
17° Quoique la sainte paresse soit la première divinité dont nous encensions les autels , nous jugeons à propos de prescrire à nos mendiants les heures auxquelles ils doivent se lever. Qu’ils soient habillés et même sortis de chez eux à sept heures en hiver, et à cinq en été ; qu’ils se mettent encore plus têt eu campagne s’ils se sentent le cœur au métier ; et qu’ils se retirent dans leurs gîtes une demiheure avant la nuit, si ce u’est dans les cas extraordinaires, et qui leur seront annoncés par les anciens de la société.
18° Seront déclarés infâmes et bannis de la compagnie tous ceux qui seront assez hardis pour escamoter, recéler, dépouiller les petits enfants, ou faire d’autres friponneries.
19* Voulant traiter favorablement les jeunes gens qui s’engagent avec ferveur dans notre état, nous statuons et ordonnons qu’à l’avenir un frère qui aura douze ans accomplis ne sera plus obligé de faire que trois années de noviciat , au lieu de cinq ; et nous prétendons qu’après ledit temps de trois années il soit tenu pour profès, et reconnu pour un sujet qui a dûment satisfait à l’institution.
20° Nous exigeons en même temps dudit frère qu’il fasse serment d’être fidèle à la société, de ne la point quitter, et de ne songer jamais à sc soustraire à notre obéissance sans notre congé spécial , promettant encore de garder religieusement nos statuts, sous les peines portées par eux.
De l’aventure désagréable qui arriva au pauvre Guzman, en gueusant dans la ville de Rome pendant le temps de la méridienne.
Outre ces lois, le docteur qui venoit de me les communiquer m’en apprit encore d’autres, qu’il me dit avoir été établies par les plus fameux mendiants d’Italie , et particulièrement par le célèbre Albert, surnommé par excellence Messer Morcon, c’est-à-dire Grand - Boyau , que l’on regardoit à Rome comme le généralissime des gueux. Il méri-
ClfZMAN D’ALFAKACHE-
(oit véritablement ce titre, et même celai de prince ■ de la gneuserie, oa, si tous voulez, d’archi-guem de la. chrétienté.
Il étoit digne de gouverner l’empire des fainéants, tant à cause de sa bonne mine, que de ses mœurs et de son esprit. Il mangeoit dans un seul 1 repas deux fressures entières de mouton, arec les pieds, nne tétine de vache , et dix livres de pain , sans parler des graillons dont il étoit rarement dépourvu : ajoutez i cela qu'il buvoit à proportion.
Il est vrai qu’il reccvoit, en récompense, plus d'aumônes lui seul que dix pauvres des plus estropiés : aussi avoit-il besoin d’une plus grande assistance que les autres. Quoiqu’il mangeât toutes les provisions qu'on lui donnait, et qn’il employât tout son argent â boire , il se trouvoiî souvent obligé d’avoir recours â 1a cuisine des autres gueux , qui , comme ses vassaux , se faisoient un plaisir de contribuer â sa subsistance. Il ne parut jamais soûl ni de vin ni de viande. U ailoil ordinairement , en hiver comme en été , l’estomac et 1 le ventre nus. Point de chemise, point de bas. 11 avait U tête découverte en tout temps, le menton bien rasé, et la peau si luisante , qu'elle serabloil avoir été frottée de lard.
Filtre autres règlements que fit ce Messer Morcon pendant sou règne , il y en a un qui mérite bien d’être rapporté. Il ordonna aux mendiants de sa société de coocher sur la terre sans matelas j ni oreillers , et de cesser de gneuser dans la journée dès qn’ils auraient gagné de quoi vivre tout j le jour, disant qu’un véritable gueux devoit être entièrement abandonné à la Providence et ne songer jamais an lendemain.
J’appris par cceur tontes les lois de gneuserie que mon docteur m’avait enseignées ; mais je me contemois d’observer les plus essentielles. Néanmoins, comme j’avois l’ambition de rouloir me distinguer dans toutes les professions que j’embrasso», il m’arrivoit souvent de hasarder des démarches qui ne tournoient ni à mon honneur, ni â mon profit. Telle fut . entre antres , celte que je fis un jour du mois de septembre. Il faisoit une ' chaleur excessive ; je m’avisai l’après-dinéc, entre une heure et deux, d’aller dans les rues de Rome demander l’aumône de porte en porte. Je m’étois mis dans la tête qu’on ne manquerait pas de croire qu’il falloit que je fusse bien pressé par la faim pour gneuser â pareille heure par un temps si chaud. J« comptais que ce serait à qui m’apporteroit des vivres ou de fargent ; néanmoins je parcourus tout un quartier «ns recueillir d'autres fruits des lamentations dont je faisois retentir l’air, que des rebuffades et des injures.
Je gagnai un antre quartier, dans l’espérance d’y trouver des cœurs plus sensibles à mes cri*.
Je frappai â une porté arec mon bâton ; pereume ne me répondit. Je recommençai jusqu'à trois ou quatre fois très-rudement ; mais dans le temps que je m’obsliuois à vouloir que quelqu’un de la maison me fit couooitre qu’on m’y entendait, il parut à une fenêtre nn garçon de cuisine qui lavoit apparemment la vaisselle, et qui , pour prix de mon opiniâtreté, me versa sur la tête une chaudronnée d’eau bouillante ; après quoi il se mit à crier : Gare t’eau là -bat.
Sitôt que je me sentis baptiser si chaudement, je poussai un cri effroyable et fis mille grimaces , comme si j’eusse souffert de cuisantes douleurs. Dans un moment je me ris entouré d’une grande quantité de monde. Les uns blâmèrent le garçon de cuisine ; mais tous les autres me dirent que j’avois tort d'aller ainsi réveiller les honnêtes gens qui dormoient, et que si je n’avois point envie de prendre du repos, je ue devais pas du moins troubler celui des autres. 11 y en eut pourtant quelques-uns qui furent touchés de compassion, et qui , pour me consoler de ce triste accident, me mirent dans la main quelque mon noir, avec quoi je me retirai pour aller m'essuyer au logis. C’est fort bien fait, me disois-je en chemin. Ne le contenteras-tu jamais du nécessaire? Quel démon t’a trompé en te poussant à faire ce que les autres ne font point?
J’élois déjà fort près de ebex moi. lorsqu’on des plus anciens de notre société, et mon voisin, m'appela ; j’entrai dans nne cave où U faisoit « résidence, il me présenta un vieux tabouret boiteux, et quand je fus assis il me demanda d'où je venois , de quel bain je sortois , et qui m’arnit si bien ajusté? Je lui contai mon aventure. U en rit de tout son cœur. C’ étoit un vieillard originaire de Cordone , né , élevé et destiné à mourir dans la gneuserie. Mon pauvre Guzman , me dit-il, je crains fort que tu ne sois jamais qu’nn benêt. U coule dans tes veines on sang trop chaud. Tu veux être maître avant que d’avoir été dixiplc. Ne voistu pas bien que tu as mal fait de t’écarter de nos coutumes? Mais puisqne nous sommes tous deux du même pays, et que ta jeunesse te rend excusable, je veux t’enseigner tous tes devoirs. Premièrement, mon ami, apprends qu’on ne donne point l’amnône à Rome l'après-midi. Les bourgeois, aussi bien que les personnes de qualité, font, dans ce temps-là , ce que nous appelons la sieste en Espagne ; et c’cst leur faire de la peine que de les éveiller ou les empêcher de s’endormir. Quand un panvre a demandé deux fois d’an ton élevé l'aumône à nne porte, et qu’on ne lui répond rien, c’est une marque qu’il n’y a personne au logis, ou qu’on n’y vent pas être; et par conséquent il doit passer son chemin, «ns s’arrêter à perdre là son