‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 397 sur 734 · CHAPITRE VI. 4M · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI. 4M

y aüoit de son honneur de* persister dans son sen- i recouchèrent. 8on éminence, inquiète et très-

timent, il ne se rendit point à celui de son camarade ; ce qui fit naître entre eux une dispute qui serait devenue très-vive , si le plus habile d es deux n'eût eu l'adresse de la tenniuer en priant son confrère de vouloir examiner de nouveau ma jambe. Faitcs-y, lui dit-il , plus d’attention ; vous ne douterez plus de la friponnerie. Très-volontiers, répondit l’autre chirurgien ; je vais y regarder de plus près ; et si je trouve en effet l’ulcère tel que vous le dites, j’en demeurerai d’accqjd de bonne foi. Ce n’est pas assez , répliqua le premier ; en rcconnoissant votre erreur, il faut encore que vous conveniez que je mérite d’avoir un tiers plus que vous. Cela u’est pas juste , s’écria sou compagnon ; ne vous applaudissez pas tant d’une pareille découverte , je la pouvois faire aussi bien que vous , et je prétends que nous partagions également l’honoraire que son éminence nous donnera. Ils s’échauffèrent tous deux làdessus ; et plutôt que de céder l’un à l’autre , ils résolurent de déclarer tout au cardinal.

Quand je vis qu’ils s'arrêtaient à cette résolution , je ne balançai point à prendre la mienne. J’entrai brusquement dans la cliambre où ils étoient ; je me jetai à leurs pieds ; et pleurant à chaudes larmes , car j’avois un talent tout particulier pour cela , je leur adressai ces paroles • « Mes chers seigneurs , ayez pitié de votre semblable : je suis uu homme comme vos seigneuries. Vous savez qu’aujourd’hui les riches sont si durs, que les pauvres , pour les attendrir, sont obligés de se couvrir le corps de plaies , et de se martyriser : encore nous arrive-t-il souvent de nous mettre sans fruit dans un état de souffrances, ou du moins pour une misérable aumône qui nous en revient. Au reste, que gagucrez-vous à découvrir ma tromperie? Vous perdrez la récompense qui vous a été promise , et qui ue peut vous échapper si vous voulez que nous agissions tous trois de concert. Vous pouvez hardiment vous Ger à moi; la crainte du châtiment vous répond de ma discrétion. 0

Mes chirurgiens, après avoir fait leurs réflexions, se déterminèrent à profiter de l’occasion qui se présentait d’attraper l’argent du cardinal. I>ès que nos flûtes furent d’accord , nous repassâmes dans la chambre de sou éminence, où ces deux messieurs m’ayant fait asseoir sur le lit recommencèrent à considérer ma jambe. Ils y mirent des emplâtres avec les drogues qu’ils jugèrent les plus propres à l’entretenir dans l’état où elle était. Ils la bandèrent ensuite , l’enveloppèrent d’une serviette, puis voyant revenir le cardinal dans ce momeut-là, ils nie prirent entre leurs bras, comme si j’eusse été véritablement incommodé, et me

| impatiente d'apprendre des nouvelles de mon ulcère, qui lui avoit paru fort dangereux, en demanda d'un air empressé. Monseigneur, lui dit | gravement un des chirurgiens, ce pauvre garçon est dans une situation déplorable : il a déjà la gan- I grène à la jambe ; nous espérons pourtant le tirer d’affaire , s’il plaît à Dieu ; mais il nous faudra du temps pour en venir à bout. Il est bien heureux , dit alors l’autre chirurgien , d’être tombé aujourd’hui entre nos mains : an jour plus tard il était mort ; et c’est sans doute pour iui sauver la vie que le ciel l’a envoyé à la porte de votre émi- ! nence.

Ce rapport fit plaisir à monseigneur, qui leur dit qu’ils pouvoient employer tout le temps qu’il9 i voudraient , pourvu qu’ils me guérissent. Il les pria de nouveau de ne rien négliger pour y réus- | sir, pendant que de son côté il auroit soin que jo | fusse bien traité dans sa maison. Ils lui promirent ; de répondre à la couftauce qu’il avoit en eux , cl | l’assurèrent qu’ils ne manqueroient pas de me , venir voir l’un et l’autre deux fois le jour, attendu qu’il leur faudroit, disoienl-ils, raisonner ensemble sur chaque observation qu’ils pourraient faire sur mon mal. Ils sc retirèrent après avoir I parlé de cette sorte , ce qui me rendit l’esprit plus , tranquille; car, jusqu’à ce moment, je m’étois j toujours déüé de ces deux bourreaux : j’avois ! craint qu’ils ne découvrissent ma fourberie, qnoij qu’ils parussent en vouloir être les complices. Les fripons me firent garder la chambre pendant trois mois, que je trouvai plus longs que trois siècles ,

, tant il est difficile de perdre l’habitude de jouer et de gucuscr. J’avois beau être couché et nourri ! comme monseigneur même, tout cela ne m’em- !>échoit point de m’ennuyer d'être renfermé. Enfin je pressai , je tourmentai si fort mes chirurgiens pour les obliger à finir cette comédie , qu’ils cédcreut à mes importunités. Us cessèrent d’entretenir l’ulcère ; et quand ils virent ma jambe dans son état naturel , ils en avertirent le bon cardinal, qui i admira une si belle cure , et renvoya ces charlatans après les avoir aussi bien payés que s’ils : l’eussent mérité. Son éminence , pendant le cours de ma fausse maladie , m’était venta1 visiter fort I souvent. J’avois eu plusieurs entretiens avec cc ! saint prélat, qui, m’ayant trouvé une sorte d'esprit qui le réjouissoil, m’avoil pris en amitié.

! Pour m’eu donner une marque éclatante, il voulut m’attachera son service, et me mettre au nombre de ses pages ; honneur dont je fus trop ébloui pour le refuser.

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